Dialogue avec les djihadistes : une solution incontournable au Sahel ?
Un tournant sécuritaire au Mali après des attaques sans précédent
Les attaques coordonnées des 25 et 26 avril contre Bamako, Kati, Gao, Sévaré et Kidal ont bouleversé la donne au Mali. Ces offensives, menées conjointement par le Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Jnim), affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA), ont révélé une alliance inédite entre djihadistes et rebelles touaregs. Pour la première fois, des groupes armés ont ciblé des symboles du pouvoir jusqu’aux portes de la capitale, marquant un tournant dans la stratégie des insurgés.
Une alliance aux conséquences dévastatrices
Fondé en novembre 2024 après la dissolution du Cadre stratégique permanent (CSP), le FLA revendique l’autodétermination de l’Azawad, une vaste région du nord malien. Cette alliance avec le Jnim a permis une propagation rapide des violences, touchant des zones jusqu’alors épargnées. Les analystes soulignent que cette coordination reflète une évolution majeure dans l’organisation des groupes armés, combinant pression militaire et enjeux politiques locaux.
L’échec cuisant de la réponse militaire
Malgré le déploiement de la junte d’Assimi Goïta et le soutien de ses alliés russes de l’Africa Corps, la situation sécuritaire continue de se dégrader. Les pertes territoriales, comme celle de Kidal fin 2023, et la mort du ministre de la Défense Sadio Camara à Kati, ont affaibli le régime. Les attaques récentes dans le centre du pays, notamment à Bankass, où plus de 70 civils ont péri en quelques jours, illustrent l’incapacité des autorités à endiguer la menace.
Au Sahel, la stratégie djihadiste se radicalise
Le Jnim reste le principal acteur djihadiste au Mali, Burkina Faso et Niger. Selon les experts, le groupe a adopté une approche plus agressive, combinant blocus économiques, encerclement des villes et pression sur les axes logistiques. « Depuis juillet 2025, les djihadistes ciblent les sites d’orpaillage et les corridors stratégiques comme celui reliant Bamako à Dakar », explique Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri. « Leur objectif ? Asphyxier la capitale et tester la résilience du pouvoir ».
Le Jnim change de tactique : vers un dialogue ?
Contrairement à ses revendications passées, le Jnim ne conditionne plus systématiquement la paix à l’application de la charia. Plusieurs observateurs notent une ouverture à la négociation, bien que les lignes rouges (égalité hommes-femmes, laïcité de l’État) restent inchangées. « Le groupe cherche désormais à instaurer un rapport de force pour pousser les autorités à dialoguer », analyse Héni Nsaibia, expert de l’ACLED.
Négocier avec les djihadistes : une hypothèse de plus en plus plausible
Malgré les déclarations officielles de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui excluent tout dialogue avec les groupes armés, la réalité sur le terrain est plus nuancée. Les exactions commises par les forces gouvernementales et leurs alliés ont aliéné une partie de la population. Selon la GI-TOC, entre janvier 2024 et mars 2025, près de 1 500 civils ont été tués par les forces étatiques au Mali, soit cinq fois plus que par le Jnim. Cette violence nourrit les recrutements djihadistes et fragilise davantage la stabilité régionale.
Les États doivent se résoudre à un compromis des braves.
Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, chercheur spécialiste du Sahel
Face à cette impasse, des voix s’élèvent pour plaider un changement de paradigme. « Une réponse purement militaire est insuffisante face à la menace djihadiste », estime Alain Antil. Certains experts, comme Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, suggèrent d’intégrer les djihadistes dans le jeu politique pour révéler leurs limites, tout en maintenant des principes non négociables.
Vers une normalisation du dialogue ?
Avec la progression ininterrompue des offensives djihadistes, l’idée de négocier n’est plus taboue. Les observateurs s’interrogent désormais sur les conditions d’un dialogue potentiel : faut-il négocier avant que la situation ne devienne ingérable ? Pour beaucoup, la question n’est plus si Bamako doit dialoguer, mais quand il pourra encore s’y refuser.