13 mai 2026

Mali : l’escalade djihadiste et rebelle défie la junte et le partenariat russe

Les assauts synchronisés du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et du Front de libération de l’Azawad (FLA) le 25 avril 2026 marquent un tournant stratégique majeur depuis 2012. En frappant simultanément des points névralgiques comme Bamako, Kati, Kidal, Gao et Sévaré, ces entités ont exposé les faiblesses d’un dispositif sécuritaire reposant sur des aides extérieures. La reconquête de Kidal par ces groupes met en péril la légitimité proclamée par la junte et révèle les limites de la collaboration avec les partenaires russes face à la menace djihadiste. Bien qu’une prise militaire de Bamako semble peu probable à court terme, le JNIM mène une stratégie d’usure. Le risque d’une propagation régionale de cette instabilité augmente la pression sur l’ensemble du Sahel et les nations côtières du golfe de Guinée.

La pression s’intensifie sur Bamako

L’offensive conjointe du JNIM et du FLA le 25 avril 2026 représente une escalade significative de l’insécurité au Mali. Les frappes coordonnées et inattendues sur Bamako, Kati, Kidal, Gao et Sévaré s’inscrivent dans une détérioration continue de la situation depuis 2020, exacerbée par l’arrivée de la junte au pouvoir en août de la même année.

Initialement cantonné aux zones rurales du nord du Mali, le JNIM a progressivement développé sa capacité à frapper plus loin, avec une intensité et une synchronisation croissantes. Ces dernières années, ses opérations se sont étendues vers l’ouest et le sud du pays, des régions jusqu’alors relativement préservées. Son influence dépasse désormais les frontières maliennes, touchant des États côtiers tels que le Togo, le Bénin et le Nigeria. Parallèlement, le nombre d’attaques attribuées au groupe a fortement augmenté, ciblant particulièrement les Forces armées maliennes (FAMA). En juillet 2024, ces dernières, soutenues par le groupe russe Africa Corps, ont subi un revers majeur face à une alliance regroupant le JNIM et le CSD-DPA. Depuis, le JNIM a mené une série d’attaques contre des bases militaires aussi bien à Tombouctou, au nord, qu’à Bamako, au sud, et jusqu’à Kayes, à l’ouest. De leur côté, les FAMA ont également renforcé leurs capacités, notamment grâce aux drones Bayraktar fournis par la Turquie, bien que ceux-ci ne puissent assurer une surveillance complète du territoire.

Depuis septembre 2025, le JNIM applique une stratégie d’étranglement économique de Bamako, capitale de quelque 3,2 millions d’habitants, en perturbant les axes logistiques et en ciblant les convois de carburant. L’objectif visé est une érosion progressive de la légitimité du pouvoir. En impactant directement les conditions de vie des populations, notamment par la hausse des prix du carburant et les perturbations économiques associées, le JNIM cherche à affaiblir la crédibilité de la junte tout en se présentant comme une alternative. Plus la junte est fragilisée dans les campagnes et à Bamako, plus le JNIM apparaît comme une option de gouvernance crédible aux yeux des populations. Le blocus de la capitale sert ainsi à mettre en scène l’impuissance de l’État. Le JNIM cherche à améliorer son image non pas en prenant la capitale par la force, mais en démontrant qu’une autre forme d’autorité peut émerger. Dans les zones qu’il contrôle, le groupe a mis en place une structure administrative parallèle, basée sur la justice islamique, la taxation et la régulation des échanges, ce qui lui permet de s’imposer comme une alternative concrète à un État absent.

Une prise militaire de la capitale demeure pour l’instant peu probable, compte tenu des capacités du groupe, estimées entre 5 000 et 6 000 combattants, face à une ville qui concentre l’essentiel des forces et des infrastructures sécuritaires. Le JNIM ne bénéficie pas non plus d’un soutien populaire suffisant, surtout dans les centres urbains. Des attaques ponctuelles contre l’aéroport international Modibo Keita, abritant la base des éléments d’Africa Corps, pourraient en revanche se multiplier. À l’inverse, les zones rurales, caractérisées par une faible présence étatique, offrent un environnement propice à l’enracinement du groupe. Par ailleurs, le blocus de Bamako suggère que la capture militaire de la capitale n’est pas un objectif à court terme, la stratégie reposant sur une guerre d’usure principalement psychologique. Cependant, la pression croissante exercée sur Bamako permet d’y concentrer les réponses des Forces armées maliennes, desserrant ainsi leur étau sur d’autres parties du territoire.

La chute de Kidal et la fragilisation du discours officiel

Les assauts du 25 avril illustrent cette montée en puissance. À Kati, centre du pouvoir militaire malien, le ministre de la Défense Sadio Camara a été tué. À Bamako, l’aéroport Modibo Keita a été visé. À Kidal, le JNIM et le FLA ont repris le contrôle de la ville, reconquise en 2023 par les FAMA et les forces russes dans ce qui avait été présenté comme une victoire historique. Ce revers stratégique est sans précédent depuis 2013, et les éléments d’Africa Corps ont dû se retirer de Kidal, tout comme de Gao. La question est désormais de savoir si les FAMA seront en mesure de reprendre la ville dans les semaines à venir.

Cette reprise de Kidal par le JNIM rappelle les dynamiques de 2012, lorsque les rebelles Touaregs et les groupes djihadistes avaient initialement coopéré avant de se diviser en raison de divergences idéologiques. En effet, le JNIM prône l’instauration de la charia, tandis que les rebelles Touaregs défendent un agenda autonomiste axé sur l’Azawad. Kidal était alors devenue le symbole de cette fracture, disputée par les deux camps. Ces divergences persistent aujourd’hui, mais la désignation d’adversaires communs, à savoir la junte et son partenaire russe, a favorisé une convergence tactique opportuniste. Des signes de rapprochement circulaient d’ailleurs dès mars 2025. Selon un expert des mouvements djihadistes, des négociations auraient eu lieu dès décembre 2024 en vue de conjuguer les efforts. Reste à déterminer si cette coalition opportuniste est durable et si elle pourra maintenir le contrôle de Kidal.

Ces attaques surviennent alors qu’une trêve aurait dû être conclue fin mars 2026 entre le JNIM et le gouvernement malien, prévoyant la libération de plusieurs djihadistes en échange de la levée du blocus de carburant vers Bamako. Le Mali a par la suite démenti avoir libéré 200 djihadistes. La réalité de cet accord reste donc incertaine. Qu’il ait existé ou non, il n’aura en tout état de cause pas suffi à enrayer la dynamique offensive du JNIM.

Le 28 avril, le JNIM a annoncé le début d’un «siège total» visant Bamako et a enjoint aux Russes de quitter définitivement le territoire. Le lendemain, son porte-parole, Mohamed Ramadane, déclarait que le régime allait tomber et que le groupe entendait «libérer» Gao, Tombouctou et Ménaka. Une rhétorique maximaliste qui ne laisse présager aucune disposition à négocier dans l’immédiat.

Le coup porté à la junte est autant politique que militaire. L’assassinat du ministre de la Défense n’est pas anodin. Mais surtout, le retrait d’Africa Corps de Kidal fragilise le récit sur lequel le régime avait assis sa légitimité depuis 2021 : la promesse d’une souveraineté retrouvée grâce à un partenariat russe présenté comme structurellement plus avantageux que la présence française. Wagner, puis Africa Corps, ont été mobilisés dans le discours officiel de la junte comme la réponse adéquate à l’insécurité du pays et la sécurisation du pouvoir. Kidal tombe à nouveau et, avec elle, c’est le narratif sécuritaire russe qui se fissure.

Africa Corps a certes échoué face aux rebelles et aux djihadistes, mais a néanmoins réussi à protéger le pouvoir et la personne d’Assimi Goïta, remplissant ainsi une partie du contrat. Ce revers fragilise leur position sans pour autant signer leur arrêt de mort au Mali ni dans les pays voisins.

Les soutiens extérieurs face à l’épreuve

Il convient cependant de ne pas surestimer les ambitions immédiates du JNIM. Le groupe n’a pas nécessairement intérêt à provoquer l’effondrement immédiat du régime. Une junte affaiblie mais toujours en place constitue un adversaire utile, qui nourrit sa propre légitimité auprès des populations. Un vide politique pourrait au contraire favoriser le retour d’acteurs internationaux que le groupe cherche à exclure, et une confrontation directe avec la Russie risquerait de se révéler particulièrement coûteuse, car les Russes conservent une supériorité et disposent potentiellement de davantage de troupes. Si les Russes ne disposent pas de la supériorité aérienne que les forces françaises pouvaient avoir au moment de Barkhane, Vladimir Poutine pourrait très bien, s’il le souhaite, envoyer des renforts pour sauver sa mise.

En tout état de cause, un désengagement russe ne semble pas d’actualité. Moscou a rapidement réaffirmé son soutien à Bamako, et l’ambassadeur russe a été reçu par Assimi Goïta dans les jours suivant les attaques. Sur les canaux de communication d’Africa Corps, une campagne offensive s’est rapidement déployée pour tenter de reprendre le contrôle d’un récit qui leur échappe, en diffusant de nombreuses images de combats. Se retirer du Mali, vitrine du modèle sécuritaire russe en Afrique via Wagner puis Africa Corps, serait un aveu de défaite pour la Russie. Le Kremlin cherchera ainsi à préserver sa crédibilité, quitte à renforcer son engagement.

Il est également important de noter que les Russes ne sont pas les seuls à épauler la junte. La Turquie, par l’intermédiaire de la société SADAT, serait présente au Mali depuis 2024 et serait engagée dans une double mission de protection de la junte et de formation des forces spéciales. Ce dispositif a probablement joué un rôle dans la sécurisation du chef de la junte lors des attaques du 25 avril. À mesure que la situation se dégrade, Ankara pourrait être amenée à jouer un rôle croissant dans la protection du régime. Dans un communiqué publié le 1er mai, le porte-parole du FLA, Mohamed Ramadane, a d’ailleurs appelé la Turquie à «réévaluer la nature de leur engagement aux côtés de la junte au pouvoir à Bamako, afin de jouer un rôle positif au Mali».

Un Sahel en pleine recomposition

L’Alliance des États du Sahel (AES) a adopté une position discrète. Un communiqué a certes été publié le 27 avril pour condamner les attaques, mais ni le Niger ni le Burkina Faso ne sont intervenus militairement. Pourtant, la Charte du Liptako-Gourma, fondement de l’alliance signée en septembre 2023, prévoit une clause d’assistance mutuelle en cas d’atteinte à la souveraineté et à l’intégrité des membres. L’article 6 stipule précisément :

«Toute atteinte à la souveraineté et à l’intégrité du territoire d’une ou plusieurs Parties contractantes sera considérée comme une agression contre les autres Parties et engagera un devoir d’assistance et de secours de toutes les Parties, de manière individuelle ou collective, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité au sein de l’espace couvert par l’Alliance.»

Par ailleurs, lors de la réunion des chefs d’état-major les 16 et 17 avril 2026, les trois pays avaient annoncé leur intention de porter leur force unifiée à 15 000 soldats, celle-ci étant initialement composée de 5 000 soldats. Confrontés à la même menace djihadiste sur leur propre territoire, le Niger et le Burkina Faso n’ont manifestement pas jugé opportun de disperser leurs forces.

Plus au nord, la situation pourrait avantager l’Algérie. D’une part, le déplacement du centre de gravité des attaques vers le centre et le sud du Mali éloigne le barycentre de la menace, historiquement concentrée aux frontières algériennes. D’autre part, Alger déploie depuis plusieurs mois une stratégie de réengagement sahélien. En témoignent la visite d’État au Niger du président Tiani en février 2026, le projet de gazoduc transsaharien traversant le Niger, ou encore l’annonce d’un programme de 50 milliards de francs CFA pour moderniser les infrastructures du Burkina Faso. Alger considère son influence au Sahel comme le prolongement naturel de sa sphère d’influence. Son rival historique, le Maroc, avance ses propres pions avec l’Initiative Atlantique, lancée en 2023, qui vise à offrir aux pays sahéliens enclavés un accès à l’océan Atlantique via la Mauritanie. La déstabilisation de la junte malienne offre à Alger l’opportunité de reprendre l’initiative, même si les relations entre les deux capitales demeurent tendues, notamment en raison de l’alignement de Bamako sur les positions marocaines concernant le Sahara occidental.

La configuration actuelle offre à Alger l’avantage d’un canal privilégié de négociation avec le FLA, dont elle est historiquement proche. C’est sous son égide qu’avait été négocié l’Accord d’Alger de 2015, un cadre aujourd’hui largement caduc mais qui conserve une valeur symbolique. Si Alger refuse le dialogue avec le JNIM, son accès au FLA pourrait néanmoins faciliter une médiation entre les rebelles Touaregs et Bamako. C’est précisément en tant que médiateur qu’Alger pourrait jouer un rôle structurant et semble souhaiter se repositionner au Sahel.

Ces attaques surviennent également au moment où Washington tente de renouer avec Bamako. En février 2026, Nick Checker, responsable du Bureau des Affaires africaines au Département d’État, s’était rendu au Mali pour «exprimer le respect des États-Unis pour la souveraineté du Mali». Ce rapprochement s’inscrit dans la nouvelle approche de l’administration américaine vis-à-vis des trois juntes de l’AES pour contrer l’influence russe. Ces attaques viennent fragiliser encore plus un interlocuteur avec qui les États-Unis essaient de renouer.

Vers une contagion régionale en ordre dispersé ?

Les attaques du 25 avril signalent l’entrée dans une nouvelle phase, plus coordonnée, plus étendue géographiquement, et désormais collaborative entre deux acteurs aux agendas distincts. Cependant, le risque de contagion régionale ne se manifeste pas de manière homogène et nécessite de distinguer les logiques propres à chaque acteur.

Le FLA, animé par un agenda nationaliste centré sur l’Azawad, n’a ni la vocation ni l’intérêt d’opérer au-delà du nord du Mali. Sa logique est territoriale et identitaire, non transnationale. Il ne constitue pas un vecteur de déstabilisation pour le Burkina Faso, le Niger ou les États côtiers.

Le JNIM dispose en revanche d’une capacité de projection régionale déjà avérée. Il opère au Burkina Faso et au Niger, et étend sa pression vers le golfe de Guinée. Un affaiblissement durable des Forces armées maliennes, ou plus encore un effondrement de la junte, lui offrirait un sanctuaire élargi depuis lequel intensifier ses opérations. Le Burkina Faso et le Niger, dont la survie politique est en partie liée à celle de Bamako, seraient les premiers exposés à ces évolutions.

Cette divergence d’agendas soulève la question de la durabilité de la coalition entre les deux groupes. Leur rapprochement repose sur un adversaire commun plutôt que sur un projet politique partagé. La coalition peut perdurer tant que la guerre contre la junte reste l’objectif prioritaire. Elle se fissurera très probablement dès que se posera la question de l’après, et le contrôle de Kidal constituera un premier test révélateur.

Plus à l’ouest, le Sénégal et la Mauritanie, jusqu’ici globalement épargnés, ne sont pas à l’abri. Ils constituent les principales voies d’accès au carburant et aux marchandises pour un Mali enclavé, des axes que le JNIM cible déjà activement dans la région de Kayes. Le JNIM ne constitue pas une menace existentielle immédiate pour ces pays, mais la trajectoire est préoccupante. Plusieurs attaques pourraient survenir aux frontières, exposant davantage ces économies aux basculements sécuritaires du Mali.

Dans le golfe de Guinée, la menace qui pèse sur le Bénin et le Togo, déjà exposés à des incursions, obéit à une logique différente. Ces pays ne sont pas directement menacés par la situation malienne, mais par ce qu’elle pourrait provoquer en aval. C’est l’instabilité du Burkina Faso, pays frontalier, qui constitue le principal vecteur de contagion vers les États côtiers. Une dégradation supplémentaire au Burkina Faso, qu’un effondrement à Bamako rendrait plus probable, serait pour eux le scénario le plus immédiatement menaçant.

La menace n’est cependant pas uniquement extérieure. Un coup d’État interne au Mali n’est pas à exclure. La junte a parallèlement durci sa répression intérieure, au risque d’accélérer sa propre fragilisation. Comme le souligne un expert, cette radicalisation du régime pourrait conforter des opposants dans l’idée que la seule façon de se débarrasser de la junte passe par un renversement interne. Un tel scénario offrirait au JNIM une fenêtre d’opportunité supplémentaire pour consolider ses gains. En définitive, ces attaques révèlent les fragilités accumulées d’un système sécuritaire régional reposant sur des partenaires extérieurs aux résultats contestés, et d’un État malien dont la légitimité s’érode à mesure que sa capacité à protéger les populations diminue.

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