Corruption au Mali : quand les petits cadeaux deviennent un fléau social
corruption au Mali : quand les petits cadeaux deviennent un fléau social
Au Mali, la corruption s’infiltre dans le quotidien sous forme de « petits présents » ou de « gratifications » jugées anodines. Pourtant, ces pratiques minent les fondements de la société et transforment ce qui devrait être une anomalie en norme sociale.
Cette normalisation du mal pose une question cruciale : comment un pays peut-il lutter contre un phénomène que ses citoyens tolèrent, voire intègrent dans leurs habitudes ?
la corruption, une définition qui dépasse les apparences
Selon Transparency Internationale, la corruption se définit comme « l’utilisation abusive d’un pouvoir délégué à des fins personnelles ». Dans le contexte malien, cette définition prend une dimension concrète avec des pratiques comme les pots-de-vin, les faveurs indues ou les passe-droits.
Les secteurs les plus touchés incluent :
- Les administrations publiques (permis, licences, services administratifs) ;
- Les entreprises privées (appels d’offres, contrats publics) ;
- Les services de santé et d’éducation (paiements illégaux pour des soins ou des inscriptions) ;
- Les forces de l’ordre (contrôles routiers, infractions mineures).
Ces actes, souvent perçus comme des « petits services », s’ancrent dans les mœurs et deviennent une source de revenus complémentaires pour de nombreux acteurs.
témoignages : quand l’illégalité devient routine
Myriam, directrice commerciale à Bamako, partage son expérience : « Chaque fois que je remporte un marché, des agents de la structure contractante exigent un pourcentage en retour. C’est à prendre ou à laisser. » Elle décrit une situation où ces pratiques sont « quasi ancrées dans les mœurs », au point de remettre en question sa propre intégrité.
Omar Keita, entrepreneur, raconte avoir dû payer 10 000 FCFA à un pompiste pour obtenir du carburant, alors qu’il était en règle. « J’ai été profondément blessé par cet acte, mais c’est devenu banal », confie-t-il. Cette anecdote illustre comment la corruption, même subie, finit par être acceptée comme une fatalité.
Ousmane Diarra, conducteur de taxi-moto, subit quant à lui des contrôles policiers quotidiens : « Je suis arrêté cinq à six fois par jour, même quand je suis en règle. Je dois payer entre 1 000 et 2 000 FCFA à chaque fois. C’est énorme. »
les racines d’un mal endémique : pauvreté et manque de sanctions
Plusieurs facteurs expliquent cette banalisation de la corruption au Mali :
- La précarité économique : des salaires bas ou irréguliers poussent certains à recourir à ces pratiques pour survivre. « Quand les besoins primaires ne sont pas couverts, la corruption devient une stratégie de survie », explique Oumar Korkosse, membre du Réseau des communicateurs traditionnels pour le développement au Mali (Recotrade).
- L’absence de sanctions : le manque de mesures répressives renforce l’impunité. Le réseau Malien de lutte contre la corruption souligne que « sans sanctions exemplaires, la pratique persiste ».
- Une culture de l’impunité : dans certains secteurs, comme les administrations publiques, la corruption est si répandue qu’elle est perçue comme une norme plutôt qu’une exception.
Me. Soumaré Boubacar, avocat au Barreau de Bamako, résume cette situation : « Quand une grande partie de la population doute de l’intégrité des institutions, la corruption devient une stratégie de survie. Puisque tout le monde le fait, pourquoi pas moi ? »
impact sur la société et l’économie malienne
Les conséquences de cette corruption généralisée sont multiples :
- Un affaiblissement des institutions : selon le Worldwide Governance Indicators de la Banque mondiale, le Mali affiche un score de -0,86 en 2023 pour le contrôle de la corruption, bien en dessous de la moyenne mondiale (-0,04).
- Une détérioration de la confiance : les citoyens perdent foi en les services publics et les institutions. Un sondage Afrobaromètre de 2024 révèle que les juges, les fonctionnaires, les policiers et les hommes d’affaires sont perçus comme les acteurs les plus corrompus.
- Un frein au développement : l’Indice de perception de la corruption (IPC) place le Mali à la 135e place sur 180 pays en 2024, avec un score de 27/100. En 2025, le pays reste à la 136e place avec un score de 28/100, confirmant la persistance du problème.
Mohamed Abdellahi Elkhalil, sociologue spécialiste du Sahel, met en garde : « La corruption a infiltré les rouages de la société malienne. Elle menace les fondements de la démocratie et de l’économie du pays. »
vers une prise de conscience collective ?
Face à cette réalité, des initiatives émergent pour sensibiliser la population :
- Les associations de lutte contre la corruption : l’Association Malienne de Lutte contre la Corruption et la Délinquance Financière (AMLCDF) organise des ateliers pour promouvoir une « conscience citoyenne fondée sur l’éthique et le respect du bien commun ».
- Les programmes d’éducation : des campagnes de sensibilisation ciblent les jeunes et les fonctionnaires pour promouvoir des pratiques transparentes.
- Le rôle des leaders religieux : les discours éthiques et moraux peuvent jouer un rôle clé dans la lutte contre la corruption.
Comme le souligne l’AMLCDF, « la corruption n’est pas seulement un problème juridique ou politique, mais une question profondément morale. »
En conclusion, la lutte contre la corruption au Mali passe par une remise en question des pratiques ancrées dans la société. Sans une volonté politique forte et une éducation citoyenne rigoureuse, le pays risque de voir ce fléau s’aggraver, au détriment de son développement et de sa stabilité.