Sénégal : la dette publique face au défi de l’équilibre budgétaire
Une dette sénégalaise sous pression : entre urgence et viabilité
La gestion de la dette publique du Sénégal s’impose aujourd’hui comme un casse-tête pour les autorités. Entre impératifs économiques et contraintes politiques, les choix opérés aujourd’hui façonneront l’avenir du pays pour les années à venir. Comme le soulignait l’ancien président américain Bill Clinton dans une réflexion sur les décisions difficiles, « tôt ou tard, tous les dirigeants doivent trancher, même dans l’impopularité immédiate, dans l’espoir que l’histoire leur donnera raison ». Une maxime qui résonne particulièrement face à l’ampleur des enjeux budgétaires actuels.
Inspirée par la théorie des choix publics de James M. Buchanan et Gordon Tullock, cette analyse met en lumière le conflit permanent entre la temporalité politique, souvent dictée par les échéances électorales, et la temporalité économique, qui exige des solutions durables et structurantes. Dans ce contexte, la dette publique sénégalaise, évaluée à 23 666,8 milliards de francs CFA fin 2024 (soit 118,8 % du PIB), incarne cette tension entre urgence et pérennité.
Les trois leviers d’une dette sous tension
Pour garantir la viabilité de cette dette, trois paramètres clés doivent être maîtrisés :
- Le taux d’intérêt apparent : son niveau détermine le coût global du service de la dette.
- L’encours rapporté au PIB : un ratio élevé signale une pression insoutenable sur les finances publiques.
- La maturité moyenne pondérée : plus elle est courte, plus le risque de refinancement est élevé.
Or, les chiffres révèlent une situation alarmante. Le service de la dette (principal, intérêts et commissions) absorbe l’intégralité des recettes fiscales : 4 357,5 milliards de francs CFA en 2025, dont 3 269,4 milliards pour le remboursement du capital. En 2026, les prévisions sont encore plus préoccupantes, avec un service de la dette estimé à 5 498 milliards de francs CFA contre 5 384,8 milliards de recettes fiscales attendues.
Cette réalité impose une question cruciale : comment l’État du Sénégal peut-il honorer ses engagements sans recourir à un endettement supplémentaire ? La réponse n’est pas simple, d’autant que les marges de manœuvre semblent se réduire comme peau de chagrin.
Le Plan de redressement économique et social : des objectifs ambitieux, mais réalistes ?
Pour tenter de briser ce cercle vicieux, le gouvernement a lancé en août 2025 le Plan de Redressement Économique et Social (PRES), visant à générer 3 173 milliards de francs CFA de recettes fiscales supplémentaires d’ici 2028. Parmi les mesures phares :
- Une collecte de 2 111 milliards de recettes directes grâce à de nouvelles impositions.
- Un effet multiplicateur de 1 062 milliards issu des réformes structurelles du plan.
- Une ambition de 1 091 milliards de francs CFA tirés du recyclage des actifs fonciers de l’État.
Pourtant, les premières réalisations en 2026 déçoivent : seulement 54,2 milliards de francs CFA collectés au premier trimestre, avec une prévision optimiste de 300 milliards en fin d’année. Ces chiffres interrogent la faisabilité du PRES, d’autant que la pression fiscale actuelle (18,9 % du PIB en 2025) reste bien en deçà du potentiel théorique du pays (25,3 % du PIB).
Le refinancement de la dette : une solution temporaire aux conséquences lourdes
Face à l’incapacité à générer suffisamment de recettes, le gouvernement mise sur le refinancement pour boucler les budgets. En 2025, 4 004 milliards de francs CFA ont été levés sur le marché régional de l’UEMOA, soit quatre fois plus qu’en 2024 (998 milliards).
Cependant, cette stratégie présente plusieurs risques :
- Des coûts en hausse : les taux de rendement des nouvelles émissions oscillent entre 7 % et 8 % en 2026, contre 3,9 % en moyenne pour la dette existante.
- Des maturités raccourcies : la durée moyenne des nouveaux emprunts a été réduite, augmentant le risque de refinancement à court terme.
- Une prime de risque accrue : les investisseurs exigent désormais une rémunération plus élevée, reflétant une méfiance croissante envers la soutenabilité de la dette sénégalaise.
En 2025, l’encours de la dette a augmenté de 1 531,68 milliards de francs CFA, atteignant 25 198,48 milliards, tandis que le ratio dette/PIB est passé de 118,8 % à 112 %. Cette amélioration apparente est en réalité portée par la croissance du PIB grâce à l’exploitation des hydrocarbures. Sans ce facteur, le ratio aurait atteint 124 %.
Un cercle vicieux : dette, croissance et solde primaire
Trois indicateurs clés permettent d’évaluer la dynamique de la dette :
- Le taux d’intérêt apparent (4,59 % en 2025) : supérieur au taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %), il aggrave la pression sur les finances publiques.
- Le solde primaire : en 2025, il affichait un déficit de – 401,7 milliards de francs CFA (– 1,8 % du PIB), bien en deçà du solde primaire stabilisant nécessaire (+ 2,7 % du PIB) pour stabiliser la dette.
- Le ratio dette/PIB hors hydrocarbures : il s’est détérioré à 124 %, illustrant l’absence de marge de manœuvre.
Pour 2026, les prévisions ne sont guère plus encourageantes : un solde primaire prévu à – 246 milliards de francs CFA, un taux d’intérêt apparent à 4,79 %, et un solde primaire stabilisant de + 1,9 % du PIB. Ces chiffres laissent présager un effet boule de neige sur la dette, à moins d’un changement radical de stratégie.
Vers une renégociation inévitable ?
Le Sénégal a récemment créé une Direction Générale des Financements et de la Dette pour centraliser la gestion de sa dette. Une avancée institutionnelle louable, mais insuffisante pour résoudre la crise actuelle. En effet, les seuls leviers internes (consolidation budgétaire, refinancement) ne suffiront pas à inverser la tendance.
Une renégociation avec les créanciers (multilatéraux, bilatéraux, commerciaux) s’impose pour ajuster les échéances, réduire les taux d’intérêt, voire consentir à des décotes sur certains encours. Reporter cette décision ne ferait que aggraver le coût budgétaire et étouffer l’investissement public, déjà asphyxié par les contraintes de consolidation.
En définitive, le pragmatisme économique doit primer sur les considérations idéologiques ou politiques. Comme le soulignait Bill Clinton, « faire ce qui est juste, même si c’est impopulaire, est souvent la seule voie vers une stabilité durable ». Pour le Sénégal, cette équation n’a jamais été aussi urgente.