7 mai 2026

Crise humanitaire au Nigéria : une violence généralisée qui dépasse les clivages religieux

Nigéria : une crise humanitaire massive et une violence qui transcende les clivages religieux

Les enlèvements d’écoliers, les attaques systématiques contre les villages, ainsi que les agressions perpétrées dans les lieux de culte, qu’il s’agisse d’églises ou de mosquées, ont propulser le Nigeria sur le devant de la scène internationale ces derniers mois. Cette escalade de violences a pris une dimension géopolitique inédite après les frappes américaines ordonnées le jour de Noël contre des positions jihadistes dans le nord du pays, officiellement justifiées par la nécessité de protéger les communautés chrétiennes menacées.

Une insécurité qui gangrène l’ensemble du territoire

Dans ce contexte tendu, certains responsables américains évoquent désormais l’hypothèse d’un « génocide chrétien ». Pourtant, pour les Nations Unies, ces événements spectaculaires ne reflètent qu’une partie infime de la réalité : celle d’un pays confronté à une insécurité endémique, alimentant l’une des crises humanitaires les plus graves et les plus sous-estimées du continent africain.

« La sécurité reste le défi majeur du Nigeria », résume Mohamed Malik Fall, coordonnateur des agences onusiennes dans le pays. « On ne peut plus la limiter à une seule région : elle est omniprésente ».

Une insurrection jihadiste devenue endémique

Le conflit trouve ses racines dans le nord-est du Nigeria, dévasté depuis 2009 par une insurrection initialement menée par le groupe Boko Haram, puis par ses dissidences, dont l’État islamique en Afrique de l’Ouest. Près de vingt ans plus tard, cette guerre prolongée a profondément fracturé la société nigériane.

« Plus de deux millions de personnes sont toujours déplacées, et ce, de manière durable : une génération entière a grandi dans des camps, sans jamais connaître autre chose que la précarité », souligne Mohamed Malik Fall.

Les chiffres disponibles révèlent plus de 40 000 morts depuis le début du conflit, des milliers d’écoles et de centres de santé détruits, ainsi que des terres agricoles rendues inaccessibles. Mais au-delà de ces pertes matérielles, le responsable onusien met en lumière « des populations privées de toute activité économique, incapables de subvenir à leurs besoins fondamentaux et de préserver leur dignité ».

Enfants déplacés dans un camp au Nigeria

L’émergence de violences diffuses et de conflits locaux

À cette crise prolongée s’ajoutent des formes de violence plus diffuses. Dans le nord-ouest, les États de Zamfara, Katsina et Sokoto sont désormais sous l’emprise de ce que les autorités qualifient de « banditisme » : des groupes armés criminels qui multiplient les exactions, enlèvements et rançonnages. « Des villages entiers ont été abandonnés. Aujourd’hui, on dénombre environ un million de déplacés uniquement dans cette région », précise Mohamed Malik Fall.

Dans la ceinture centrale du pays, les tensions entre agriculteurs et éleveurs, exacerbées par la pression foncière et les aléas climatiques, ont généré de nouveaux mouvements de population. Plus au sud, d’autres foyers de tension persistent, alimentés par des revendications séparatistes ou des sabotages liés à l’exploitation pétrolière.

Avec près de 3,5 millions de personnes ayant fui leur foyer, le Nigeria abrite à lui seul près de 10 % des déplacés du continent africain.

Une violence qui ne cible pas uniquement les chrétiens

Les attaques récentes contre des églises et des établissements scolaires chrétiens ont ravivé un débat international. En janvier, plus de 160 fidèles ont été enlevés lors de messes dominicales dans l’État de Kaduna ; quelques jours plus tôt, des villages du nord-ouest étaient ciblés, causant des dizaines de morts, tandis que des élèves étaient à nouveau pris pour cible près de l’école catholique de Papiri.

Ces violences spectaculaires ravivent un traumatisme ancien : celui de Chibok, dans l’État du Borno, où 276 lycéennes, majoritairement chrétiennes, avaient été enlevées en 2014 par Boko Haram.

Sous couvert de protéger les chrétiens face aux milices islamistes, les États-Unis ont mené des frappes aériennes le jour de Noël contre des positions jihadistes dans le nord-ouest du Nigeria. Certains responsables américains évoquent désormais un « génocide chrétien » en cours dans le pays – une qualification que les Nations Unies évitent soigneusement d’employer, faute de preuves tangibles d’une cible délibérée sur des critères religieux.

« Je ne qualifierais pas cette violence de persécution ciblée d’un groupe religieux », déclare Mohamed Malik Fall. « La grande majorité des plus de 40 000 morts de l’insurrection sont des musulmans, tués dans des mosquées ».

Il rappelle qu’à Maiduguri, épicentre de l’insurrection, une attaque survenue la veille de Noël a frappé une zone « située entre une mosquée et un marché », faisant des victimes parmi les fidèles musulmans. « L’insécurité touche tout le monde, sans distinction de religion ou d’ethnie », insiste-t-il, mettant en garde contre des récits qui pourraient « exacerber les fractures au lieu de renforcer la cohésion sociale ».

Distribution de vivres par le PAM au Nigeria

Une urgence humanitaire d’une ampleur alarmante et sous-financée

Derrière la crise sécuritaire se profile une urgence humanitaire d’une gravité exceptionnelle. Dans les seuls États du nord-est, 7,2 millions de personnes nécessitent une assistance, dont près de 6 millions dans une situation critique ou sévère, selon les Nations Unies.

L’insécurité alimentaire constitue un enjeu central. Les projections indiquent que jusqu’à 36 millions de personnes pourraient basculer dans différentes phases d’insécurité alimentaire dans les mois à venir. Parmi les enfants de moins de cinq ans, plus de 3,5 millions risquent de souffrir de malnutrition aiguë. « Les conséquences ne se limitent pas à l’immédiat », alerte Mohamed Malik Fall, qui supervise la réponse humanitaire des agences onusiennes. « La malnutrition affecte le développement cognitif, l’éducation, et continue d’impacter les individus à l’âge adulte ».

Ces vulnérabilités s’aggravent sous l’effet de chocs climatiques – sécheresses, inondations –, d’épidémies récurrentes de choléra ou de méningite, ainsi que d’un système de santé fragilisé.

Or, les financements se raréfient. « Il y a quelques années, le plan de réponse humanitaire atteignait près d’un milliard de dollars par an », rappelle le coordonnateur onusien. « En 2024, il était de 585 millions. L’an dernier, seulement 262 millions. Et cette année, nous ne sommes même pas sûrs d’atteindre les 200 millions ».

Un géant économique face à ses responsabilités

Le paradoxe nigérian réside dans le contraste entre une économie parmi les plus dynamiques d’Afrique et une crise humanitaire massive. « Le Nigeria n’est ni le Soudan, ni la Somalie, ni le Soudan du Sud », souligne Mohamed Malik Fall. « C’est un pays doté de ressources. Le gouvernement fédéral reste le premier responsable de la réponse humanitaire ».

Pour les Nations Unies, l’enjeu est désormais de transférer progressivement la gestion de l’aide aux autorités locales, tout en appelant la communauté internationale à ne pas détourner le regard. « Aucun peuple ne souhaite dépendre de l’assistance », conclut-il. « Les populations aspirent à accéder à des opportunités économiques plutôt qu’à une aide ponctuelle. Donner du poisson, c’est bien. Apprendre à pêcher, c’est mieux ».

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