44 journalistes burkinabè formés au militaire : la junte face aux critiques
Formation militaire pour 44 journalistes au Burkina Faso : entre patriotisme et controverse
Une scène inhabituelle s’est déroulée ces derniers jours au Burkina Faso : 44 journalistes, issus de médias publics et privés, ont revêtu l’uniforme militaire pour une semaine de formation. Armés et au garde-à-vous, ils ont participé à des exercices physiques et des manœuvres à l’Académie de police de Pabré, à proximité de Ouagadougou. L’objectif affiché par les autorités ? Inculquer le patriotisme et sensibiliser les professionnels des médias aux réalités des forces de défense et de sécurité.
Une initiative gouvernementale controversée
Le ministère de la Sécurité burkinabè a piloté cette formation, qui s’est tenue de dimanche à vendredi. Lors de la cérémonie de clôture, le ministre de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, a interpellé les participants : *« Serez-vous des journalistes patriotiques et professionnels ? »*. La réponse unanime des journalistes, *« Affirmatif »*, a résonné comme un engagement solennel.
Le directeur général de l’Académie de police, Lassina Traoré, a justifié cette démarche par la nécessité de *« découvrir les réalités opérationnelles et les valeurs »* des forces de sécurité. Le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, a même évoqué une future *« tradition »*, avec une formation annuelle pour les journalistes et une extension possible à d’autres groupes socio-professionnels. Pour le gouvernement, cette immersion vise à renforcer la cohésion nationale face à une insurrection jihadiste persistante depuis 2015.
Les défenseurs de la liberté de la presse montent au créneau
L’organisation Reporters sans frontières (RSF) a vivement réagi à cette initiative. *« Ce nouveau signal est extrêmement préoccupant pour la liberté de la presse »*, a déclaré son directeur pour l’Afrique subsaharienne. RSF rappelle que les journalistes ne sont pas des soldats et ne doivent pas devenir des *« relais de l’effort de guerre »*. L’ONG exhorte les autorités à préserver l’indépendance des médias, pilier d’une société démocratique.
Un contexte politique et sécuritaire sous tension
Cette formation s’inscrit dans une période marquée par une pression accrue sur les médias au Burkina Faso. Depuis 2022 et l’arrivée au pouvoir de la junte dirigée par le capitaine Ibrahim Traoré, plusieurs médias ont été suspendus, et des voix critiques réduites au silence. Des témoignages d’ONG évoquent même des journalistes et personnalités forcés de participer aux combats contre les groupes armés. Le régime, qui se revendique d’une *« révolution progressiste populaire »*, justifie ces mesures par la nécessité de mobiliser toutes les forces vives du pays.
Le Burkina Faso, en proie à une insurrection jihadiste depuis neuf ans, déplore des milliers de morts et des millions de déplacés. Dans ce contexte, la junte mise sur le patriotisme pour unifier la nation. Pourtant, la question se pose : jusqu’où peut-on aller dans la mobilisation patriotique sans compromettre l’essence même du journalisme, qui est d’informer avec neutralité et objectivité ? Pour RSF, la réponse est sans équivoque : *« Le journaliste reste un journaliste, même en temps de guerre. »*