Uranium nigérien : Niamey peut-il réellement gagner plus sans Orano ?

Lire à voix hauteEnviron 11 min

Le Niger a tourné la page Orano. Après plus de cinquante ans d’exploitation française, Niamey a nationalisé la Somaïr, retiré le permis d’Imouraren et diversifié ses partenaires : Russie, Chine, Iran, mais aussi investisseurs canadiens et américains. L’objectif affiché est clair : vendre l’uranium à un meilleur prix. Mais les faits sont têtus. Aucune donnée publique ne prouve, à ce jour, que le Niger obtient systématiquement de meilleures conditions qu’avec Orano. Le potentiel de négociation a augmenté. Les résultats concrets, eux, restent difficiles à établir.

La rupture avec Orano : souveraineté acquise, filière affaiblie

Le divorce entre Niamey et Orano dépasse le cadre diplomatique. Il est industriel et financier.

Orano avait perdu le contrôle opérationnel de ses activités nigériennes en décembre 2024. La Somaïr, exploitant historique de la mine d’Arlit, a été nationalisée le 19 juin 2025. Le groupe français, qui détenait 63,4 % de la Somaïr contre 36,6 % pour l’État nigérien, conteste cette décision et a engagé des procédures d’arbitrage international.

Problème : reprendre le contrôle d’une mine ne signifie pas automatiquement disposer d’un marché.

La production nigérienne s’est effondrée en une décennie. Elle est passée de 4 116 tonnes en 2015 à seulement 962 tonnes en 2024, selon des données rapportées en 2026. Le pays ne compte plus qu’une seule mine en activité, tandis que plusieurs projets restent à développer.

En clair, la souveraineté minière a progressé plus vite que la capacité industrielle et commerciale du Niger.

Le prix de l’uranium : un faux débat sur Orano

Une idée répandue compare le supposé « prix français » au prix mondial actuel. La comparaison est trompeuse.

L’uranium ne fonctionne pas comme le pétrole. Il n’existe pas de marché boursier unique fixant chaque matin un prix auquel tous les producteurs vendraient leur production. Les contrats sont négociés directement entre producteurs, intermédiaires et électriciens nucléaires, avec des formules intégrant parfois les indices spot et les prix de long terme.

Les données historiques offrent néanmoins un point de repère.

En 2020, les chiffres disponibles indiquaient que le Niger avait perçu environ 48,1 milliards de francs CFA pour 1 113 tonnes issues de la Cominak, et 103,3 milliards de francs CFA pour 1 879 tonnes issues de la Somaïr. Pour la Somaïr, cela représentait environ 83,75 euros par kilogramme d’uranium, selon un calcul fondé sur les données publiques de l’époque.

Une autre analyse basée sur les données de l’ITIE estimait que l’uranium acheté à Orano se situait ces dernières années autour de 45 000 francs CFA le kilogramme, soit environ 33 dollars par livre. Certains acheteurs européens ou japonais auraient payé autour de 60 000 francs CFA par kilogramme.

Le marché a depuis profondément changé.

En 2025, le prix spot moyen payé par les utilities européennes atteignait 70,33 dollars la livre, contre 53,59 dollars en 2024. Le prix moyen des contrats pluriannuels restait toutefois plus bas, à 54,70 dollars la livre.

Fin septembre 2026, l’indicateur spot se situait autour de 89,63 dollars la livre, tandis que le prix de long terme avoisinait 96,50 dollars la livre.

Conclusion : le Niger évolue aujourd’hui dans un environnement de prix nettement plus favorable qu’au début des années 2020. Mais cela ne prouve pas que Niamey vend effectivement son uranium à 90 ou 100 dollars la livre.

C’est là que le dossier devient opaque.

Le contrat russe à 170 millions de dollars : une zone grise

Le cas le plus spectaculaire concerne le stock de yellowcake accumulé à Arlit.

En 2025, plusieurs sources françaises ont affirmé que Niamey aurait conclu avec la Russie un accord portant sur 1 000 tonnes de concentré d’uranium pour environ 170 millions de dollars. Si le chiffre était confirmé, cela correspondrait à environ 170 dollars par kilogramme, soit près de 77 dollars par livre.

Ce prix serait donc inférieur au spot de fin septembre 2026, mais comparable à certains niveaux contractuels observés sur le marché international.

Le problème : cet accord n’a jamais été officiellement confirmé par les deux parties. Le gouvernement nigérien a démenti avoir vendu le stock. Rosatom a déclaré ne pas être partie à l’accord évoqué.

Pourtant, l’affaire ne relève pas d’une simple rumeur sans éléments matériels.

En novembre 2025, environ 1 000 tonnes de yellowcake ont effectivement été chargées sur des camions à Arlit. Une trentaine de véhicules ont ensuite rejoint Niamey sous escorte militaire. Le convoi s’est finalement retrouvé immobilisé à l’aéroport de la capitale.

C’est précisément ici que commence la zone grise.

Un transfert physique d’une telle ampleur ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’une vente. Mais il démontre que les autorités nigériennes travaillaient activement à la commercialisation du stock.

Le montant de 170 millions de dollars doit donc être présenté comme une allégation documentée par plusieurs sources, non comme un contrat établi.

L’Iran : des négociations confidentielles qui ont laissé des traces

Le dossier russe n’est pas le premier épisode opaque.

En 2024, des révélations ont fait état de négociations confidentielles entre Niamey et Téhéran autour de 300 tonnes de yellowcake, pour une valeur estimée à environ 56 millions de dollars. Plusieurs sources occidentales et nigériennes avaient confirmé l’existence de discussions.

Le gouvernement nigérien niait cependant avoir conclu une vente. Un conseiller du pouvoir reconnaissait néanmoins que l’Iran avait souhaité acheter ces 300 tonnes, expliquant que Niamey avait refusé faute de stock disponible.

Là encore, trois notions doivent être distinguées : négociation, accord et contrat exécuté.

Les informations disponibles établissent l’existence de négociations. Elles ne démontrent pas qu’une livraison clandestine a eu lieu.

Russie et Chine : nouveaux alliés ou nouveaux clients ?

La Russie est aujourd’hui le partenaire géopolitique le plus visible de Niamey dans le secteur nucléaire.

En décembre 2025, la société nigérienne Timersoi National Uranium Company a signé un accord de coopération avec Uranium One Group, filiale du groupe russe Rosatom, afin d’explorer des gisements et, à terme, développer de nouvelles mines.

La Chine s’est également intéressée aux stocks d’Arlit. En 2025, des sources faisaient état de discussions portant potentiellement sur environ 1 000 tonnes.

Mais ces nouveaux partenaires ne garantissent pas nécessairement de meilleurs prix.

Ils offrent surtout au Niger davantage d’options de négociation.

Une différence fondamentale.

Le Niger vend-il mieux son uranium aujourd’hui ?

À ce stade, la réponse la plus honnête est : pas encore démontré.

Le Niger possède aujourd’hui trois avantages qu’il n’avait pas avec la même intensité auparavant.

Premièrement, le prix international de l’uranium est beaucoup plus élevé.

Deuxièmement, Niamey diversifie ses partenaires : Russie, Chine, mais aussi acteurs canadiens, australiens et américains.

Troisièmement, le gouvernement contrôle désormais directement une partie essentielle de la chaîne minière.

Mais trois faiblesses limitent cette stratégie : la chute de la production, les problèmes logistiques et l’incertitude juridique liée au contentieux avec Orano.

En septembre 2025, un tribunal arbitral du CIRDI a en outre ordonné au Niger de ne pas vendre ou transférer à des tiers l’uranium produit par la Somaïr faisant l’objet du litige.

La souveraineté politique ne suffit donc pas à créer un marché solvable.

Le paradoxe nigérien

Le Niger veut désormais vendre son uranium « au meilleur prix ». Mais pour y parvenir, il doit produire régulièrement, transporter son minerai en sécurité, attirer des capitaux et garantir juridiquement ses contrats.

Le pays tente précisément de reconstruire cette capacité. En 2026, il a créé la Teloua Safeguarding Uranium Mining Company, appelée à remplacer la Somaïr nationalisée. Parallèlement, de nouveaux investisseurs occidentaux reviennent : en septembre 2026, les États-Unis ont approuvé jusqu’à 414 millions de dollars de financement pour le projet Dasa de Global Atomic, porté par une entreprise canadienne.

C’est peut-être là le véritable tournant.

Le Niger ne remplace pas simplement la France par la Russie. Il tente progressivement de transformer son uranium en levier de concurrence entre plusieurs puissances.

Pour l’instant, toutefois, aucune preuve publique ne permet d’affirmer que les nouveaux contrats rapportent davantage au Niger que ceux conclus sous Orano. Les niveaux de prix internationaux sont plus élevés, oui. Les possibilités de négociation sont plus nombreuses, oui. Mais les contrats effectivement signés, leurs formules de prix, les primes, les coûts logistiques et la part nette revenant à l’État restent largement opaques.

Quant aux « contrats occultes », il existe des négociations confidentielles et des accusations suffisamment sérieuses pour justifier des investigations, notamment autour de l’Iran et de la Russie. Mais parler de contrats secrets définitivement établis serait, à ce jour, aller au-delà des preuves disponibles.

Le vrai enjeu pour Niamey n’est donc plus seulement de savoir à qui vendre son uranium. Il est de savoir à quel prix, avec quelles garanties et surtout quelle part de cette valeur restera effectivement au Niger.

Suivre cette actualitéAjoutez nos flux à votre lecteur RSS préféré