Sénégal : les coulisses de la rupture entre Sonko et Diomaye
La scène politique sénégalaise est souvent le théâtre d’intenses luttes d’influence, qu’elles se déroulent au sein d’une même formation ou entre entités distinctes. Une vérité universelle en politique affirme qu’il n’existe ni ennemis permanents, ni amis permanents, seulement des intérêts durables. Cette maxime semble parfaitement illustrer la situation actuelle au sommet de l’exécutif du Sénégal.
Le duo Sonko-Diomaye, autrefois inséparable et partageant une vision commune, composé du président Bassirou Diomaye Faye et de son Premier ministre Ousmane Sonko, traverse désormais de profondes divisions internes. Ces désaccords ont culminé le 22 mai avec l’annonce du limogeage du Premier ministre par le président de la République, entraînant la dissolution de l’ensemble du gouvernement.
Bien que des signes avant-coureurs de ces divergences fraternelles aient pu être perçus lors du rassemblement du 8 novembre 2025, c’est l’entretien du 2 mai 2026 qui a levé toute ambiguïté. Le président de la République a lui-même reconnu des désaccords avec son Premier ministre, dénonçant une «personnalisation excessive» du pouvoir autour de ce dernier.
L’unité symbolique, une illusion bicéphale éphémère
Ce tandem politique, unique en son genre, s’est formé lorsque Ousmane Sonko a choisi de soutenir Bassirou Diomaye Faye après l’invalidation de sa propre candidature. Initialement, cette alliance était bâtie sur une complémentarité stratégique : l’un gérait l’appareil étatique, tandis que l’autre apportait une forte légitimité politique durant les premiers mois de leur mandat.
Cependant, le grand rassemblement politique du PASTEF, le parti au pouvoir, tenu le 8 novembre 2025, a révélé les limites de cette illusion d’une direction bicéphale, fortement incarnée par Sonko. Comme il l’a lui-même déclaré, «l’après 8 novembre» constituait un moment décisif pour la pérennité de leur collaboration institutionnelle. Aujourd’hui, la relation entre les deux hommes est dans une impasse, marquée par des divergences sur le choix du coordinateur de la coalition au pouvoir, des visions différentes de l’exercice du pouvoir, et enfin, des désaccords sur le choix des alliés.
Le slogan fédérateur «Sonko mooy Diomaye» (Sonko est Diomaye, en wolof), qui fut une stratégie essentielle pour la survie du PASTEF face au régime de l’ancien président Macky Sall, s’est progressivement estompé. Il a laissé place à des expressions individualisantes comme «Sonko est Sonko» ou «Ousmane est Sonko». Cette évolution marque la fin d’une unité proclamée, cédant la place à une dualité désormais manifeste, presque assumée, où les rôles se redéfinissent et les ambitions s’affirment clairement.
Désormais, «Diomaye n’est plus Sonko. Sonko n’est plus Diomaye». Pourtant, la fusion symbolique des deux hommes avait créé un «habitus partisan unique», où l’homopastefien et les sympathisants du «Projet» ne percevaient plus deux représentants distincts, mais une seule force politique indivisible, une véritable dyade.
Cette dualité au sommet est l’aboutissement logique de leur «complémentarité» initiale. La nature présidentielle du régime politique sénégalais impose une distinction claire où l’autorité du président ne se partage pas. Les prérogatives du président de la République et du Premier ministre sont définies par la Constitution, notamment aux articles 42 à 52, transformant ainsi la fusion originelle en une «rivalité douce» inévitable.
Bassirou Diomaye Faye adopte fréquemment une posture de réserve, se positionnant en garant des institutions, tandis qu’Ousmane Sonko maintient son registre de mobilisation et de rupture. La fonction présidentielle impose un «habitus souverain» qui entre mécaniquement en distinction avec l’habitus de «chef de parti» du Premier ministre. C’est en accord avec une éthique de séparation entre les fonctions de chef de l’État et celles de chef de parti que Diomaye a démissionné de son poste de secrétaire général et de toutes les instances dirigeantes du PASTEF.
Par ailleurs, la frontière, bien que réelle mais souvent invisible, entre le président de la République et son Premier ministre s’est matérialisée par le passage d’une communication de rue axée sur l’égalité («Diomaye est Sonko») à une communication institutionnelle où l’image du président de la République prévaut selon une logique protocolaire. Si Sonko a porté Diomaye au pouvoir, ce dernier jouit aujourd’hui d’un pouvoir discrétionnaire, notamment en matière de nominations, créant ainsi une bipolarisation politique entre les partisans de Diomaye et ceux de Sonko.
Les limites d’une dualité intrinsèque
En physique, la mécanique des fluides enseigne que lorsque deux corps de masses différentes partagent un même espace, celui possédant une masse supérieure comprime le second. Appliquée à Diomaye et Sonko, cette analogie suggère que le pouvoir n’est pas statique, à l’image de la nature humaine.
Par un flux ascendant d’influence, son aura et son contrôle du parti, Ousmane Sonko confère une légitimité populaire à Bassirou Diomaye Faye. Inversement, par un flux descendant d’influence, Bassirou Diomaye Faye, à travers ses décrets et décisions d’État, concrétise les aspirations du «Projet» en les inscrivant dans le droit positif sénégalais. Ainsi, si Sonko occupe une place trop importante, son influence déborde sur le territoire institutionnel de Diomaye. Dès lors, le président pourrait apparaître sous tutelle. Si Diomaye s’isole trop, il risque de perdre la source de légitimité que représente Sonko. Ils sont pris dans un système de dépendance mutuelle et potentiellement autodestructeur. Le pouvoir circule entre le bureau présidentiel et la Primature, ce qui entretient une «rivalité douce» constante.
En imitant les désirs de l’autre, ils sont devenus des doubles antagonistes. Plus ils se ressemblent, plus leur divergence s’approfondit, car l’autre devient le miroir de sa propre ambition. Les deux acteurs aspirent aux mêmes objectifs : le pouvoir, la présidence, le leadership. Ousmane Sonko aspire à détenir le pouvoir exécutif ; Bassirou Diomaye Faye aspire à consolider sa position.
Ce qui se déroule actuellement au sommet du pouvoir rappelle qu’en politique, un «gentlemen’s agreement» n’est qu’un mythe pour les idéalistes. C’est le syndrome du numéro deux qui refait inlassablement surface. Le dauphin présomptif, initialement loyal et compétent, gravit les échelons et finit par se retourner contre son leader lorsque celui-ci accapare toute la lumière.
Quant à l’acteur hégémonique, dans sa quête de sécuriser les futurs scrutins, il peut transformer un allié fidèle en ennemi par méfiance. Cette dynamique engendre une forme de paranoïa réciproque, annonçant une période de turbulences sociales et politiques pour le Sénégal.