13 mai 2026

Sécurité au Mali : pourquoi la stratégie russe a échoué selon un expert

Le 25 avril dernier, une série de six attaques coordonnées menées par les jihadistes du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Jnim), affilié à al-Qaïda, et les indépendantistes du Front de libération de l’Azawad (FLA) a marqué un tournant dans la crise sécuritaire au Mali. Ces assauts ont coûté la vie au général Sadio Camara, ministre malien de la Défense, et permis aux groupes armés de s’emparer de Kidal, dans le Nord du pays.

Un soldat du Front national de libération de l'Azawad (FLA) se promène à l'intérieur d'un bâtiment endommagé à Kidal, le 9 mai 2026.

Un séisme sécuritaire révélé par les attaques du Jnim et du FLA

Ces événements ont soulevé des questions cruciales sur l’efficacité du dispositif sécuritaire malien, notamment en ce qui concerne les partenariats avec la Russie et les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute à Dakar, analyse pour nous les conséquences de ces attaques et les perspectives d’avenir pour le Mali.

L’échec de l’externalisation sécuritaire au Mali

Le régime malien a-t-il sous-estimé la menace jihadiste ?

Selon Bakary Sambe, « l’externalisation de la sécurité n’a pas fonctionné au Mali ». La mort du général Sadio Camara et le retrait chaotique de l’Africa Corps à Kidal illustrent l’échec de la stratégie sécuritaire mise en place avec la Russie. Après l’opération Barkhane, qui combinait aspects militaires et développement, la sous-traitance de la sécurité à Moscou n’a pas permis de contrer une guérilla profondément ancrée dans le terrain malien.

« L’Africa Corps est toujours présent aux côtés de l’armée malienne, mais la déroute de Kidal et les retraits à Tessalit démontrent que cette stratégie ne tient pas », souligne-t-il. L’expert ajoute que le régime du général Assimi Goïta, sans résultats immédiats sur le terrain, risque de perdre son principal argument : la reconquête sécuritaire.

L’Alliance des États du Sahel (AES) en question

Les attaques du 25 avril ont également révélé les limites de l’Alliance des États du Sahel, conçue comme un pacte de défense. Malgré l’article 5 de la charte du Liptako-Gourma, qui prévoit une solidarité militaire en cas d’attaque, ni le Niger ni le Burkina Faso n’ont apporté de soutien militaire au Mali. Les déclarations d’intention des chefs d’État de l’AES, comme celle du président Traoré du Burkina Faso évoquant un « complot monstrueux », n’ont pas été suivies d’actes concrets.

« Ces pays étaient davantage préoccupés par leur propre sécurité intérieure », explique Bakary Sambe. « L’AES n’a pas su mobiliser ses ressources pour soutenir le Mali face à cette crise. »

Un paradoxe malien : fragilité du régime et ralliement autour du drapeau

Sur le plan intérieur, les attaques du 25 avril ont paradoxalement renforcé le régime malien. Bien que les promesses de sécurité ne soient pas tenues, une forme d’union s’est manifestée derrière le drapeau national. « La légitimité du pouvoir repose presque exclusivement sur la promesse de sécurité », analyse l’expert. « Ces attaques ont ouvert une parenthèse inquiétante, rappelant 2012, lorsque les groupes armés avaient conquis le Nord en quelques jours. »

Pour les Maliens, le régime du général Goïta semble temporairement fragilisé à l’étranger, mais sur le terrain, il bénéficie d’un ralliement autour du drapeau. « C’est un paradoxe malien que les analystes étrangers peinent à comprendre », confie Bakary Sambe.

Une alliance fragile entre le Jnim et le FLA

L’alliance entre les jihadistes du Jnim et les indépendantistes du FLA crée une nouvelle contrainte stratégique pour Bamako. Cependant, Bakary Sambe doute que cette coalition puisse durer. « Il s’agit davantage d’une convergence de circonstances qu’un mariage », souligne-t-il. Les objectifs des deux groupes sont divergents : le Jnim prône la charia, tandis que le FLA revendique l’autonomie de l’Azawad.

« L’alliance repose sur l’existence temporaire d’un ennemi commun, à savoir le régime de Bamako, et des intérêts pragmatiques comme les trafics. Mais sans projet politique partagé, cette coalition a des limites fortes », explique l’expert. Il ajoute que des éléments du Jnim, dominés par la Katiba Macina, pourraient ne pas s’engager pleinement pour l’indépendance de l’Azawad.

Vers une mue politique du Jnim ?

Le Jnim cherche à changer son image de mouvement exogène pour se positionner comme un acteur politique national. L’alliance avec le FLA pourrait offrir une opportunité pour cette transition. « Le Jnim tente de se donner une dimension nationale, notamment en s’appuyant sur des figures comme Bina Diarra », note Bakary Sambe. « Cette alliance pourrait permettre au Jnim de mériter une place à une table de négociation et dans le futur du Mali. »

Le dialogue national, une solution incontournable ?

Face à l’endogénéisation du jihadisme, de nombreux acteurs, y compris les opposants politiques comme la Coalition des forces pour la République (CFR) de l’imam Dicko, plaident pour un dialogue national inclusif. Bakary Sambe partage cette analyse : « Les jihadistes ne sont plus des envahisseurs étrangers. Ils font partie des enfants du pays. Il est temps que le Mali dialogue avec tous ses enfants, y compris ceux considérés comme perdus. »

Pour l’expert, cette approche est devenue incontournable pour mettre fin aux souffrances des populations et stabiliser le pays. « Le dialogue est la seule alternative face à ce phénomène d’endogénéisation du jihadisme », conclut-il.

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