Réinsertion des migrants au Mali : 121 millions FCFA qui changent peu la donne pour les citoyens
Annoncée comme une avancée majeure pour la réinsertion des migrants de retour au Mali, l’enveloppe de 121 millions de FCFA destinée à financer 90 projets individuels suscite autant d’espoir que de scepticisme. Car au-delà des effets d’annonce, les conséquences concrètes pour les citoyens ordinaires et pour l’économie locale restent limitées, voire contestées. Lundi 12 octobre, le ministre des Maliens établis à l’extérieur et de l’Intégration africaine, Mossa Ag Attaher, a présidé une cérémonie de remise de financements à 90 projets de réinsertion socio-économique. Sur les 206 candidatures reçues, seules 90 ont été retenues, pour un montant total de 121 millions de francs CFA, soit en moyenne entre 1 et 2 millions par projet. L’État finance intégralement l’opération via le Budget spécial d’investissement.
Quels impacts tangibles pour les bénéficiaires et les communautés ?
Les secteurs ciblés sont classiques : élevage, maraîchage, agriculture, commerce, artisanat et services. Les bénéficiaires sont répartis entre Bamako et quelques localités comme Gao, Tombouctou, Nioro, Kita et San. Sur le papier, cette initiative s’inscrit dans une rhétorique de valorisation de la diaspora et de transformation du retour en opportunité. Le ministre a appelé à la « rigueur », à la « gestion exemplaire » et a promis un « suivi territorial », mentionnant même une attention particulière aux refoulés d’Arabie saoudite, souvent ignorés des radars de l’OIM. Pourtant, derrière les chiffres ronds et les photos de chèque géant, plusieurs zones d’ombre persistent et interrogent sur les retombées réelles pour les citoyens et l’économie.
Une sélection opaque aux conséquences directes
Aucune grille de critères publics n’a été publiée. On ignore sur quelle base les 90 dossiers ont été retenus parmi 206. Qui composait la commission de sélection ? Quels éléments ont été privilégiés : la viabilité économique réelle, le niveau de vulnérabilité, l’ancienneté du retour, la présence d’un business plan sérieux, ou d’autres considérations moins avouables ? Les éditions précédentes (75 projets pour 100 millions en 2025, 40 projets portés par des OSC en 2024) n’ont pas non plus donné lieu à la publication de critères détaillés. L’opacité du processus laisse ouverte la question de possibles favoritismes, de clientélisme ou de sélection par réseau plutôt que par mérite et impact potentiel. Ces biais éventuels peuvent avoir des répercussions directes : les fonds risquent de ne pas aller aux plus nécessiteux, privant ainsi des communautés entières d’un soutien attendu.
Absence de transparence : un frein à la confiance et à l’impact
La liste des 90 bénéficiaires n’est pas rendue publique. Ni les montants exacts alloués à chacun, ni la nature précise des projets retenus ne sont divulgués. Dans un pays où la confiance dans la gestion des deniers publics reste fragile, cette absence de transparence est problématique. Comment vérifier que les fonds arrivent bien aux destinataires annoncés et qu’ils ne se diluent pas en cours de route ? Comment s’assurer que des proches, des militants ou des intermédiaires ne captent pas une partie de l’enveloppe ? Ces incertitudes nourrissent un climat de suspicion qui peut saper l’efficacité même du dispositif et décourager les initiatives locales.
Un suivi promis mais jamais démontré : quels résultats concrets ?
Le ministre promet un « suivi territorial » pour garantir la pérennité des activités. Or, aucune évaluation publique n’a été publiée sur les éditions antérieures. Combien de projets de 2024 et 2025 existent encore aujourd’hui ? Combien génèrent réellement un revenu stable et créent des emplois ? Combien ont purement et simplement disparu après l’épuisement de la subvention ? Sans indicateurs de performance, sans audits indépendants et sans communication des résultats, le dispositif ressemble davantage à une série d’opérations ponctuelles qu’à une politique publique évaluable. Les conséquences sont directes : sans suivi rigoureux, impossible de mesurer l’impact sur la réduction de la pauvreté ou sur la création d’emplois durables pour les migrants de retour.
L’échelle du problème : 90 projets face à des milliers de besoins
Depuis 2022, le seul programme MPRR-SSA (financé majoritairement par l’Union européenne et mis en œuvre avec l’OIM) a facilité le retour de plus de 27 800 Maliens et appuyé plus de 14 000 projets de réintégration. Face à ces volumes, 90 projets pour 121 millions de FCFA apparaissent comme une goutte d’eau. L’effort national est réel, mais il reste symbolique. Et c’est précisément là que le risque de décalage entre communication et réalité est le plus grand : présenter une opération limitée comme un « engagement concret » et un « levier de développement local » peut créer une illusion d’action massive alors que la grande majorité des migrants de retour reste sans accompagnement structuré. Les répercussions pour l’économie locale sont donc marginales, et les citoyens les plus vulnérables risquent de rester sur le carreau.
Ce qui n’est pas dit : des conséquences budgétaires et sociales en suspens
Le programme est financé sur le Budget spécial d’investissement. Dans un contexte budgétaire tendu, on ne sait pas d’où viennent exactement ces 121 millions, ni s’ils se font au détriment d’autres priorités. On ne sait pas non plus si les bénéficiaires sont uniquement des retours récents ou s’ils incluent des personnes revenues depuis plusieurs années. Enfin, rien n’indique comment le dispositif s’articule (ou non) avec les mécanismes existants de l’OIM et des partenaires techniques, ce qui peut conduire à des doublons ou, au contraire, à des trous dans la couverture. Ces incertitudes pèsent directement sur l’efficacité de l’aide et sur la confiance des citoyens envers les institutions.
L’intention affichée – aider des compatriotes à reconstruire une activité économique après un parcours migratoire souvent traumatisant – est légitime. Mais une politique publique digne de ce nom se juge à sa transparence, à sa traçabilité et à ses résultats mesurables. Or, pour l’instant, le dispositif reste largement une boîte noire : candidatures reçues, projets retenus, fonds décaissés… et silence sur la suite. Tant que la liste des bénéficiaires, les critères de sélection et les bilans d’impact des années précédentes ne seront pas rendus publics, le doute restera permis. Et dans un domaine aussi sensible que la réinsertion des migrants de retour, le doute n’est jamais neutre : il alimente la défiance et compromet les bénéfices concrets pour les citoyens et l’économie du pays.