11 mai 2026

Panafricanisme moderne : qui incarne vraiment cette idéologie aujourd’hui ?

panafricanisme moderne : qui incarne vraiment cette idéologie aujourd’hui ?

Kémi Séba devant la cour de Pretoria, le 20 avril.

Alors que la justice sud-africaine s’apprête à trancher sur le sort de Kémi Séba, activiste panafricaniste arrêté en Afrique du Sud en avril dernier pour une tentative d’entrée frauduleuse au Zimbabwe, Venance Konan interroge : cet homme, star des réseaux sociaux avec plus d’un million et demi d’abonnés, est-il vraiment le visage actuel du panafricanisme ? Une réflexion s’impose sur l’évolution de ce mouvement et ses différentes déclinaisons contemporaines.

Kémi Séba, de son vrai nom Stellio Gilles Robert Capo Chichi, possède à la fois la nationalité béninoise et un passeport diplomatique nigérien. Son arrestation en Afrique du Sud, aux côtés de son fils de 18 ans et de François Van der Merwe, un militant sud-africain nostalgique de l’apartheid, soulève des questions sur ses motivations réelles.

Président de l’ONG Urgences panafricanistes, il est surtout connu pour son activisme radical, marqué par des positions anti-françaises, anti-franc CFA et antisémites. Ces prises de position lui ont valu de perdre la nationalité française, acquise à sa naissance. Selon les informations disponibles, son objectif était de rejoindre le Zimbabwe avant de poursuivre vers l’Europe. Poursuivi au Bénin pour « apologie de crimes contre la sûreté de l’État et incitation à la rébellion », après avoir diffusé une vidéo soutenant les soldats impliqués dans une tentative de coup d’État en décembre, un mandat d’arrêt international a été émis à son encontre.

Quand le panafricanisme sert d’autres intérêts

Avec Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, Kémi Séba incarne les voix les plus audibles du panafricanisme en Afrique francophone. Ces trois figures se distinguent par leur opposition farouche à la présence française en Afrique, mais aussi par leur soutien inconditionnel à la Russie et aux régimes autoritaires de l’Alliance des États du Sahel (AES). Ces dirigeants, que sont Assimi Goïta (Mali), Ibrahim Traoré (Burkina Faso) et Abdourahamane Tiani (Niger), rejettent ouvertement la démocratie. Peut-on encore parler de panafricanisme lorsque ce dernier se transforme en outil de lutte contre l’Occident, au profit d’une autre domination ?

Un mouvement né dans la lutte anticoloniale

Le panafricanisme, né au début du XXe siècle dans les milieux intellectuels noirs américains et caribéens, a joué un rôle clé dans les luttes anticoloniales africaines. Des figures comme Kwame Nkrumah (Ghana), Sékou Touré (Guinée) ou Patrice Lumumba (Congo) en ont été les fers de lance. En France, la Fédération des étudiants d’Afrique noire (FEANF), créée en 1950, a rapidement adopté une orientation politique en militant pour la décolonisation et l’unification du continent. Ses positions radicales contre la guerre d’Algérie lui ont valu des représailles, notamment une surveillance accrue des autorités françaises. La FEANF a été dissoute en 1980.

L’indépendance du Ghana en 1957, suivie de celle de la plupart des pays africains en 1960, a été perçue comme un aboutissement de cette lutte. La création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1963 a marqué une étape vers l’unification du continent. Toutefois, les indépendances ont aussi vu l’émergence de micro-nationalismes, avec des sécessions comme celle de l’Érythrée ou des conflits comme au Soudan, au Biafra ou en Casamance. En 2002, Mouammar Kadhafi a tenté de relancer l’idée d’une Afrique unifiée en transformant l’OUA en Union africaine (UA), sans succès. Depuis, le NEPAD, lancé en 2001 pour accélérer l’intégration économique, est tombé dans l’oubli.

Du panafricanisme théorique aux réalités contrastées

Aujourd’hui, le terme panafricanisme est souvent brandi comme une étiquette politique, voire une caution morale. En Afrique, des dirigeants comme Laurent Gbagbo (Côte d’Ivoire) ou le parti au pouvoir au Sénégal (PASTEF) s’en réclament, mais leurs actions peinent à refléter les idéaux d’unité et de solidarité. Parallèlement, des tensions persistent entre pays africains, que ce soit en Afrique du Sud, où les migrants sont régulièrement la cible de violences, ou en Afrique de l’Ouest, où les relations entre les pays du Sahel et ceux de la CEDEAO se dégradent.

Kémi Séba et les dérives du panafricanisme contemporain

Face à ces contradictions, les figures du panafricanisme moderne, comme Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, se distinguent par leur présence médiatique et leur rhétorique anti-occidentale. Tous trois, bien que différents dans leurs parcours, partagent une critique virulente de la France. Pourtant, leur engagement soulève des interrogations : comment concilier panafricanisme et soutien à des régimes autoritaires, voire à des puissances étrangères comme la Russie ? Leurs actions ne risquent-elles pas de remplacer une domination par une autre ?

Une conversation téléphonique piratée et rendue publique révèle que Kémi Séba qualifierait Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb d’« opportunistes », suggérant même qu’ils seraient financés par Faure Gnassingbé. Ironie du sort : Kémi Séba lui-même regretterait la perte de sa nationalité française. Ces révélations dessinent un tableau d’un panafricanisme détourné, éloigné des idéaux originels. Pourtant, dans un monde marqué par les rivalités géopolitiques, l’Afrique n’a-t-elle pas un intérêt vital à s’unir rapidement pour survivre ? Le panafricanisme de demain devra-t-il se contenter de mots, ou pourra-t-il enfin se traduire en actions concrètes ?

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