Nigeria : l’intelligence artificielle au service des factions de Boko Haram
Le nord-est du Nigeria est le théâtre d’une évolution inquiétante : des factions issues de Boko Haram exploitent désormais des outils d’intelligence artificielle générative pour renforcer leur capacité opérationnelle. Une étude récente de l’Université de Cambridge révèle comment ces groupes armés intègrent ces technologies dans leurs activités quotidiennes.
Des outils d’IA accessibles au grand public détournés par l’ISWAP et le JAS
Selon les témoignages recueillis auprès de 27 anciens membres, principalement d’anciens commandants et spécialistes techniques, les factions Province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) et Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS) utilisent depuis 2023 des plateformes comme ChatGPT, Claude, Gemini, Grok, Meta AI et DeepSeek. Ces systèmes, initialement conçus pour un usage civil, servent désormais à améliorer l’efficacité des opérations terroristes.
Au-delà de la propagande : l’IA au cœur de la logistique et de la planification
Jusqu’à présent, l’intelligence artificielle était principalement associée à la création de contenus de propagande. Cependant, le rapport de Cambridge met en lumière des usages bien plus stratégiques :
- Préparation d’opérations militaires : analyse de scénarios et optimisation des tactiques
- Gestion logistique : organisation des déplacements et coordination entre unités
- Résolution de problèmes techniques : maintenance d’armes, identification de pannes, conception d’engins explosifs
- Analyse des échecs opérationnels : évaluation des causes et ajustement des stratégies
Les anciens membres interrogés expliquent que ces outils permettent d’accélérer l’accès à des connaissances techniques, réduisant des jours de recherche à quelques minutes. Pour contourner les restrictions des plateformes, les utilisateurs reformulent leurs demandes ou sollicitent plusieurs services simultanément.
Des cellules spécialisées formées avec l’appui de Daesh
L’adoption de l’IA par Boko Haram ne relève pas du hasard. Selon le rapport, des instructeurs liés au réseau Daesh ont dispensé des formations techniques, fourni du matériel informatique et facilité l’accès à des logiciels de chiffrement et des réseaux privés virtuels. Ces cellules spécialisées, composées de membres aux compétences variées (ingénierie, armement, explosifs), centralisent les demandes des combattants sur le terrain avant de les soumettre aux systèmes d’IA.
Une utilisation encadrée pour limiter les risques
L’accès aux outils et équipements est strictement contrôlé : seuls des membres considérés comme fiables peuvent manipuler les ordinateurs, comptes et abonnements. Cette mesure vise à réduire les risques de fuite d’informations ou de surveillance par les forces de sécurité.
Des limites méthodologiques à considérer
Le rapport souligne plusieurs réserves :
- Les conclusions reposent sur les déclarations d’anciens membres, majoritairement des cadres intermédiaires
- L’efficacité réelle des informations fournies par l’IA n’a pas été vérifiée de manière indépendante
- Les modèles d’IA peuvent produire des réponses inexactes ou inapplicables en situation réelle
Vers une généralisation de l’IA dans les groupes armés ?
Cette étude révèle que les organisations terroristes perçoivent désormais l’intelligence artificielle comme un levier stratégique. Les factions de Boko Haram investissent déjà dans des abonnements, équipements et formations pour renforcer leurs capacités. Pour les autorités et les entreprises technologiques, le défi est double : détecter les usages malveillants tout en préservant l’accessibilité des outils pour des millions d’utilisateurs légitimes.
Les auteurs du rapport appellent à un renforcement de la coopération entre développeurs, services de sécurité et chercheurs pour évaluer les dispositifs de protection face à des organisations structurées. La question n’est plus de savoir si les groupes armés utiliseront l’IA, mais comment limiter son usage comme instrument de violence.