27 mai 2026

Niger libéré

Journal en ligne nigérien engagé pour la liberté de presse, la souveraineté et l'information citoyenne.

Mali : comment le blocus du Jnim étouffe les villages et impose sa loi

Le blocus, une arme de contrôle territorial au Mali

L’histoire des régions centrales du Mali porte l’empreinte de sièges dévastateurs. Des conflits comme celui de l’État de Ségou ou du Califat de Hamdalahi, au XIXe siècle, ont marqué les mémoires locales par des villages encerclés, privés de tout échange et de ravitaillement jusqu’à leur reddition. Aujourd’hui, avec l’expansion de la Katiba Macina, affiliée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), cette tactique a évolué. Le blocus n’est plus une simple mesure punitive : il devient un outil de gouvernance par la contrainte, imposant une obéissance sans administration formelle, en s’appuyant sur la peur et la privation.

Marébougou, un village en première ligne face à la pression

En 2021, le village de Marébougou, dans le cercle de Djenné, a refusé de se soumettre aux exigences de la Katiba Macina. Les habitants ont rejeté les fermetures d’écoles, le port obligatoire du voile pour les femmes, l’abandon des foires locales et les prélèvements forcés sur les récoltes et le bétail. Cette résistance s’appuyait sur la présence des forces de sécurité et d’un campement donso, symbole de la mobilisation locale. Pourtant, après la défaite des groupes d’autodéfense en octobre 2021, un blocus total a été instauré pendant six mois, plongeant le village dans une impasse.

Les conséquences ont été immédiates : accès coupé aux marchés, déplacements dangereux sur les axes routiers, champs inutilisables et ravitaillement en denrées de base bloqué. Sans alternative, Marébougou a dû accepter un compromis forcé, non par conviction, mais pour survivre. La faim a frappé durement, au point que même le sel, denrée habituellement abondante, a manqué. En contrepartie, les villageois ont dû accepter des changements profonds dans leur vie sociale et religieuse.

Assassinats ciblés et harcèlement : la stratégie du Jnim pour briser les résistances

Au-delà de Marébougou, les autres localités du delta inondé, comme Sofara, Macina et Niono, ont subi une pression croissante. Les combattants de la Katiba Macina ont ciblé les chasseurs influents, accusés de collaborer avec les forces de sécurité. Ces assassinats visaient à démanteler les réseaux de résistance et à semer la peur parmi les populations. La défaite des groupes d’autodéfense a également érodé la confiance des villageois envers ces derniers, souvent perçus comme des prédateurs plutôt que des protecteurs.

À Saye, le blocus s’est intensifié entre 2024 et 2025, paralysant totalement la vie économique et sociale. Les habitants, bien que déterminés à ne pas céder, voient leurs biens pillés : récoltes brûlées, bétail volé, marchés hebdomadaires fermés. Leur refus du benkan, un terme bamanan désignant un compromis imposé, s’appuie sur une conviction religieuse et une mémoire de résistance. Pour eux, Saye a toujours été un bastion de « bons musulmans », refusant toute soumission à une autorité extérieure.

Saye, une surcharge humanitaire pour forcer la reddition

L’isolement imposé à Saye a des répercussions dramatiques. Les hommes, confinés au village, risquent leur vie s’ils s’aventurent à l’extérieur. Les femmes, bien que moins menacées, doivent braver les dangers pour chercher de la nourriture, du bois ou de la paille. Cette liberté relative ne les protège pas des violences structurelles du siège, qui a aussi modifié les rôles sociaux au sein de la communauté.

Le blocus ne se limite pas à confiner les habitants : il crée délibérément une crise humanitaire pour les pousser à la reddition. Saye est devenu un refuge pour des déplacés d’autres villages, ce qui a entraîné une augmentation brutale des besoins en nourriture et en médicaments. Les services publics locaux, déjà affaiblis, sont submergés. Les combattants du Jnim exploitent cette pression pour affaiblir la résistance et imposer leur loi.

Kori-Maoundé, une résistance sans compromis

Depuis 2018, le village de Kori-Maoundé, dans la région de Bandiagara, est marqué par la présence de Dan Na Ambassagou, un mouvement d’autodéfense radicalement opposé à toute négociation avec les groupes djihadistes. Les autorités locales, chefs de village et imams, soutiennent cette ligne dure. Résultat : aucun dialogue avec la Katiba Macina n’est envisagé, et le blocus devient de plus en plus punitif.

Les restrictions de circulation, les attaques ciblées et l’interdiction pour les transporteurs de s’arrêter ou de charger des passagers ont progressivement isolé le village. En 2024, l’accès aux champs est presque entièrement interdit. Le blocus vise non seulement à contrôler Kori-Maoundé, mais aussi à envoyer un message fort : aucun territoire ne peut échapper à l’influence du Jnim. Pourtant, malgré les pressions, les habitants restent fidèles à leur ligne de résistance, héritière de la mémoire des combats contre le colonialisme français, comme la bataille de Kori-Kori en avril 1892.

Pour les villageois, l’idée d’un pacte de soumission est impensable. Kori-Maoundé est aussi devenu un refuge pour des déplacés d’autres villages, ce qui a encore aggravé la crise humanitaire. Les civils paient le prix fort de cette résistance : ils doivent fuir vers Bandiagara, Sévaré ou Bamako, ou survivre dans des conditions précaires sur place.

L’école, l’agriculture et l’élevage, cibles d’un blocus dévastateur

Dans ces villages assiégés, l’école est bien plus qu’un lieu d’apprentissage. Elle représente un pilier pour les familles, un espace de socialisation et une promesse d’avenir. Pourtant, la pression des groupes armés a entraîné la fuite des enseignants, la fermeture des classes et la dispersion des élèves. À Kori-Maoundé comme à Marébougou et Saye, cette disparition de l’école est un symbole du retrait de l’État, laissant la place à d’autres formes de régulation, qu’elles soient religieuses ou militaires.

L’agriculture, première victime du blocus, est au cœur de l’économie rurale. Les champs inaccessibles, les cultivateurs attaqués ou les récoltes brûlées réduisent considérablement les zones cultivables. Les villageois doivent alors dépendre de ravitaillements extérieurs, devenus impossibles à cause du siège. L’élevage et le commerce de bétail, qui complètent ces activités, sont également touchés. Les enlèvements massifs de troupeaux détruisent des familles entières, et les foires hebdomadaires, essentielles à l’économie locale, deviennent rares ou dangereuses.

Le blocus ne se contente pas de détruire des revenus : il fragilise aussi les liens d’échange qui soutiennent les territoires. Les femmes, souvent impliquées dans le maraîchage ou le petit commerce, voient leurs marges d’autonomie réduites. Leur situation illustre comment le siège modifie les dynamiques sociales et économiques, en ciblant les maillons les plus vulnérables de la communauté.

Solidarité et résistance : des villages qui résistent malgré tout

Vivre sous blocus ne signifie pas seulement subir la souffrance. Dans les trois villages étudiés, les habitants ont développé des formes d’entraide essentielles à leur survie : partage de nourriture, mutualisation de l’eau, soutien aux malades, répartition des tâches quotidiennes. À Saye comme à Marébougou, ces solidarités ont renforcé les liens communautaires face aux difficultés.

Ces initiatives montrent que les villageois ne sont pas de simples victimes passives des conflits armés. Ils jouent un rôle actif dans leur survie, en créant localement des formes de protection face à l’absence de l’État. Pourtant, ces efforts ne suffisent pas à éliminer ni la faim ni la peur. Ils retardent, au moins temporairement, l’effondrement total du tissu social.

Le blocus, une technologie de contrôle territorial

Marébougou, Saye et Kori-Maoundé révèlent que le blocus au Mali est désormais bien plus qu’une tactique militaire. Il fonctionne comme une véritable technologie de contrôle territorial. En maîtrisant les routes, les marchés, les écoles et les normes sociales, les groupes armés transforment radicalement les conditions de vie quotidiennes. Bien qu’ils n’occupent pas systématiquement tous les villages, ils influencent de plus en plus le quotidien des populations.

Les réponses varient d’un village à l’autre : reddition forcée, résistance prolongée, refus de négocier, fuite partielle ou compromis pragmatiques. Pourtant, une question persiste : comment continuer à vivre lorsque tout ce qui relie un territoire au reste du monde peut être coupé du jour au lendemain ? Dans les régions de Ségou et de Mopti, le blocus ne cause pas seulement des pénuries. Il établit aussi un ordre politique fondé sur la peur, où la survie dépend de l’obéissance ou de la fuite.

Copyright © All rights reserved. | Newsphere par AF themes