22 mai 2026

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Le Mali face à l’emprise croissante des militaires sur le pouvoir

le Mali face à l’emprise croissante des militaires sur le pouvoir

Le Mali se présente aujourd’hui comme un État souverain, libéré des contraintes imposées par les anciennes puissances internationales. Bamako revendique haut et fort sa capacité à maîtriser son destin sécuritaire après le retrait des forces françaises et la remise en question des dispositifs occidentaux. Cette déclaration officielle sonne comme une victoire symbolique pour une nation déterminée à reprendre le contrôle de son territoire et de ses choix stratégiques.

Pourtant, derrière cette affirmation se cache une réalité bien plus complexe. La souveraineté militaire affichée ne s’est pas traduite par une réduction de la dépendance sécuritaire. Elle a surtout opéré un transfert des centres de pouvoir, redessinant les réseaux d’influence et les circuits économiques liés aux conflits armés. L’armée malienne, désormais au cœur du système, a vu son rôle s’étendre bien au-delà de la simple défense nationale.

une militarisation qui façonne les institutions et l’économie

Depuis le coup d’État de 2022, les militaires occupent tous les leviers de décision politique. Au Mali, le conflit n’est plus seulement une menace à combattre : il est devenu le socle sur lequel repose l’organisation même du régime. Les dépenses militaires explosent, tandis que les appareils sécuritaires gagnent en influence institutionnelle. Cette dynamique transforme profondément la gouvernance du pays.

Le départ des forces françaises a été perçu par une partie de la population comme une libération après des années d’intervention jugée inefficace. Les autorités de transition ont su exploiter ce sentiment nationaliste pour renforcer leur légitimité. Pourtant, la souveraineté proclamée ne suffit pas à résoudre les défis concrets : les groupes armés djihadistes maintiennent une pression constante, les violences persistent dans plusieurs régions, et les capacités de l’État à stabiliser durablement son territoire restent limitées.

une alliance régionale sous tension

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont scellé une alliance inédite, l’Alliance des États du Sahel (AES), fondée sur la souveraineté sécuritaire et une critique acerbe des anciennes puissances coloniales. Cette union est présentée comme une réponse à l’instabilité régionale, mais elle repose sur des fragilités structurelles. Les économies de ces pays restent exsangues, les tensions sociales sont fortes, et l’environnement sécuritaire reste extrêmement volatile.

Les régimes sahéliens cherchent à bâtir une autonomie stratégique, mais leur dépendance financière et militaire envers de nouveaux partenaires, notamment la Russie, soulève des questions sur la viabilité à long terme de ce modèle. Moscou s’est imposée comme un acteur central de la recomposition militaire en Afrique de l’Ouest, offrant des soutiens logistiques et sécuritaires sans les contraintes diplomatiques imposées par l’Occident.

la guerre comme outil de gouvernance

Dans ce contexte, la guerre n’est plus seulement un contexte : elle devient une ressource politique. Plus la menace sécuritaire est élevée, plus le pouvoir peut justifier la concentration des décisions, le recul du pluralisme démocratique et le report des échéances électorales. La conflictualité devient un argument permanent de mobilisation nationale, tandis que la paix représenterait presque un risque pour le régime en place.

La militarisation croissante de l’économie politique malienne illustre cette évolution. Les budgets sécuritaires absorbent une part croissante des ressources nationales, tandis que les appareils militaires renforcent leur emprise sur les institutions. Cette logique crée un cercle vicieux : tant que la souveraineté sera pensée principalement comme une capacité militaire, le Mali risque de remplacer une dépendance extérieure par une autre forme d’enfermement.

Les défis qui attendent Bamako dépassent largement la question de la présence étrangère. Ils sont politiques, sociaux et structurels. La reconstruction d’un État stable et démocratique suppose de rompre avec cette économie de guerre qui façonne désormais les rapports de pouvoir. Le véritable enjeu n’est pas seulement de gagner la bataille contre les djihadistes, mais de construire une gouvernance capable d’offrir des alternatives crédibles à la militarisation du pouvoir.

Le Mali se trouve aujourd’hui à un carrefour. La militarisation de l’État a permis de consolider un pouvoir, mais elle menace de saper les fondements mêmes de la stabilité à long terme. La question n’est plus seulement de savoir qui contrôle l’armée, mais comment éviter que l’armée ne contrôle tout le reste.

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