16 juin 2026

Niger libéré

Journal en ligne nigérien engagé pour la liberté de presse, la souveraineté et l'information citoyenne.

La déclaration d’Ousmane Sonko sur le match France-Sénégal relance le débat identitaire

DÉRAPAGE

La déclaration d’Ousmane Sonko sur le match France-Sénégal relance le débat identitaire

À l’approche du coup d’envoi du match France–Sénégal, une affirmation d’Ousmane Sonko a ravivé une discussion que beaucoup pensaient reléguée aux marges des discours identitaires. En déclarant que « quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique », le président de l’Assemblée nationale sénégalaise a ressuscité une vieille polémique : celle qui tend à considérer les joueurs noirs de l’équipe de France uniquement à travers leurs origines familiales, au détriment de leur nationalité. Une rhétorique historiquement employée par Jean-Marie Le Pen, Éric Zemmour et certains supporters argentins, qui interpelle d’autant plus lorsqu’elle émane d’une figure politique majeure du Sénégal.

Crédit Photo : AFP

« Quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique. » Cette assertion, formulée la veille de la rencontre France-Sénégal lors de la Coupe du monde, a été perçue par certains comme une simple expression panafricaniste. Néanmoins, cette phrase véhicule une conception qui, depuis plusieurs décennies, alimente les discours identitaires les plus controversés : celle qui postule que les joueurs noirs composant l’équipe de France seraient prioritairement africains et seulement secondairement français.

Une interrogation s’impose : de qui est-il question précisément ?

L’équipe de France participant à cette Coupe du monde est constituée de citoyens français. La majorité d’entre eux sont nés sur le territoire français. Kylian Mbappé est originaire de Paris. Ousmane Dembélé est né à Vernon. Aurélien Tchouaméni à Rouen. William Saliba à Bondy. Dayot Upamecano à Évreux. Ibrahima Konaté à Paris. Rayan Cherki à Lyon. Bradley Barcola à Villeurbanne. Désiré Doué à Angers. Warren Zaïre-Emery à Montreuil. Ces athlètes ont grandi en France, ont fréquenté les établissements scolaires français, ont été encadrés par des éducateurs français et ont appris le football au sein de clubs français. Ils ont intégré les centres de formation nationaux avant de représenter les sélections de jeunes, puis l’équipe nationale senior. Ils sont le fruit d’un système sportif français, financé, structuré et développé en France.

Par ailleurs, la France ne se limite pas à son territoire métropolitain. Depuis des décennies, les départements et régions d’outre-mer contribuent également à l’histoire du football français. Jocelyn Angloma est né en Guadeloupe. Dimitri Payet est né à La Réunion. D’autres internationaux proviennent de familles originaires de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane ou de La Réunion. Ces territoires sont une partie intégrante de la République française. Leurs enfants sont français au même titre que ceux nés à Paris, Lyon ou Marseille. Affirmer qu’une victoire de la France équivaudrait à une victoire de l’Afrique revient donc à considérer ces joueurs d’abord par les origines de leurs parents ou grands-parents, plutôt que par leur nationalité, leur parcours ou leur engagement sous le maillot national.

Ce type de raisonnement n’est pas inédit.

Dès 1996, Jean-Marie Le Pen critiquait déjà l’équipe de France. Il dénonçait une sélection qu’il qualifiait de « joueurs étrangers naturalisés » et reprochait à certains internationaux de ne pas entonner La Marseillaise. « Les autres équipes chantent leur hymne national (…) les Français ne le font pas parce qu’ils ne le savent pas », avait-il déclaré à l’époque. Ces propos avaient suscité une vague d’indignation nationale. Aimé Jacquet avait choisi de ne pas alimenter la polémique, se contentant de rappeler que le maillot bleu était « très bien défendu ». Le capitaine Didier Deschamps avait balayé ces attaques d’un revers de main : « Le Pen dit n’importe quoi. » Quant au Premier ministre Alain Juppé, il avait publiquement exprimé son soutien aux Bleus : « Après ces propos indignes, je tiens à dire que nous sommes fiers des joueurs et que, par leur façon de porter haut le drapeau de notre pays, ils contribuent à donner une certaine idée de la France. »

Le débat aurait pu s’éteindre là, mais il a traversé les décennies.

Éric Zemmour, plusieurs fois condamné par la justice française pour des affaires liées à des propos discriminatoires ou à l’incitation à la haine, a régulièrement contesté la composition de l’équipe de France. Selon ses dires, la forte présence de joueurs noirs serait le reflet d’une altération de l’identité nationale. Le discours peut varier dans sa forme, mais le fond reste le même : certains Français seraient moins français que d’autres en raison de leurs origines. Depuis la victoire de la France contre l’Argentine lors de la Coupe du monde 2018, puis après la finale de 2022 remportée par l’Albiceleste au Qatar, une partie des supporters argentins a multiplié les chants affirmant que l’équipe de France était une équipe africaine et non française. Plusieurs slogans diffusés dans les stades et sur les réseaux sociaux prétendaient que les joueurs français « venaient tous d’Afrique ». Ces chants ont été unanimement dénoncés dans de nombreux pays comme des expressions racistes niant l’identité nationale de citoyens français en raison de leur couleur de peau. C’est précisément ce qui rend la déclaration d’Ousmane Sonko problématique. Qu’un militant d’extrême droite en Europe affirme que Kylian Mbappé ou Aurélien Tchouaméni ne seraient pas vraiment français déclenche immédiatement une réprobation générale. Qu’un responsable politique africain de premier plan reprenne, même sous une forme différente, cette même logique mérite tout autant d’être analysé. Car le message demeure identique : les joueurs noirs de l’équipe de France seraient d’abord africains avant d’être français.

Si Didier Deschamps annonçait demain son intention de sélectionner davantage de joueurs blancs pour mieux représenter une certaine vision de la France, les réactions seraient instantanées. Ousmane Sonko lui-même dénoncerait probablement, à juste titre, une sélection basée sur des critères ethniques. Pourquoi, dès lors, accepter le raisonnement inverse, qui consiste à attribuer une identité africaine à des joueurs français au seul motif de leurs origines familiales ? Le football ne sélectionne pas les individus en fonction de leur couleur de peau. Il sélectionne les meilleurs joueurs disponibles. Kylian Mbappé n’est pas choisi parce qu’il est noir. Aurélien Tchouaméni n’est pas retenu parce que ses parents sont originaires d’Afrique. Ils portent le maillot bleu parce qu’ils sont français et parce qu’ils figurent parmi les meilleurs footballeurs de leur génération. La France n’a jamais exigé de ses joueurs qu’ils choisissent entre leurs racines et leur nationalité. Elle leur a demandé de représenter leur pays.

Ousmane Sonko n’est ni Jean-Marie Le Pen ni Éric Zemmour. Cependant, en affirmant que « quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique », il reprend involontairement un raisonnement qui définit des joueurs français par leurs origines plutôt que par leur nationalité. Pour un responsable politique de son envergure, ancien Premier ministre et président de l’Assemblée nationale du Sénégal, un tel propos est loin d’être anodin. Car à force de vouloir célébrer l’Afrique à tout prix, on finit parfois par nier l’identité réelle des individus : dans ce cas précis, des Français qui jouent pour la France, parce qu’ils sont français.

Une ultime question mérite d’être posée. Lors de la Coupe du monde 2002, lorsque le Sénégal avait vaincu la France, vingt des vingt-trois Lions de la Teranga évoluaient dans des clubs français. Plusieurs avaient été formés au sein des structures françaises, certains étaient nés en France, et la sélection sénégalaise était dirigée par un entraîneur français, Bruno Metsu. Si l’on suit la logique d’Ousmane Sonko, fallait-il alors considérer que cette victoire du Sénégal était aussi, en partie, une victoire de la France ? La réponse est évidemment non. Parce que ces joueurs représentaient le Sénégal. Exactement comme les Bleus représentent aujourd’hui la France. C’est peut-être là que réside la principale limite de la formule du président de l’Assemblée nationale sénégalaise.

Copyright © All rights reserved. | Newsphere par AF themes