Fiscalité du tabac : une arme contre les maladies et pour un système de santé plus fort au Cameroun
À Mbankomo, l’avenir de la santé publique se joue sur les chiffres
Mbankomo, juillet 2026 – Pendant trois jours, des experts, des responsables gouvernementaux et des acteurs de la société civile ont délaissé les plans de construction d’hôpitaux pour se pencher sur une tout autre stratégie : les taxes. Pourtant, ces discussions, bien que techniques, pourraient sauver des milliers de vies au Cameroun. L’objectif ? Transformer la fiscalité du tabac en levier de santé publique et de développement durable.
L’atelier organisé à Mbankomo, avec l’accompagnement de l’Organisation mondiale de la Santé, a réuni des représentants du ministère de la Santé publique, des Finances, des Douanes, des parlementaires, des acteurs de la société civile et des partenaires techniques. Ensemble, ils ont exploré comment une réforme fiscale bien pensée pourrait réduire la consommation de tabac, améliorer la santé des Camerounais et financer durablement le système sanitaire.
Un fléau sanitaire et économique sous-estimé
Le tabac, une menace persistante pour le Cameroun
Malgré les campagnes de sensibilisation, le tabagisme reste un problème majeur de santé publique au Cameroun. Près de 9 % des adultes et plus de 10 % des jeunes âgés de 13 à 15 ans consomment du tabac, tandis que 37 % de la population est exposée à la fumée secondaire. Chaque année, ce sont environ 66 000 décès qui sont attribués à la consommation de tabac dans le pays.
Les conséquences sanitaires sont lourdes : cancers, maladies cardiovasculaires, accidents vasculaires cérébraux et maladies respiratoires chroniques. Sans compter l’impact économique sur les ménages et les services de santé. Pourtant, les cigarettes restent étonnamment abordables. En 2024, le prix d’un paquet de cigarettes s’élevait à seulement 4,07 dollars américains (ajusté en parité de pouvoir d’achat), bien en dessous de la moyenne africaine (5,06 dollars) et mondiale (6,98 dollars). De plus, les taxes ne représentent que 36 % du prix de vente, loin des 75 % recommandés par l’OMS.
Taxer le tabac pour sauver des vies
Une hausse fiscale, un impact immédiat sur la santé
Les responsables présents ont rappelé que l’augmentation des taxes sur le tabac est l’une des mesures les plus efficaces pour réduire sa consommation. Les jeunes, particulièrement sensibles aux variations de prix, seraient les premiers à renoncer à fumer si les cigarettes devenaient moins accessibles.
Une décision fiscale bien calibrée pourrait ainsi prévenir des maladies, des handicaps et des décès pendant des décennies. Mais les avantages ne s’arrêtent pas là : les recettes supplémentaires générées pourraient être réinvesties dans le système de santé, la prévention des maladies non transmissibles et la couverture sanitaire universelle.
Des données solides pour des réformes efficaces
Comprendre les habitudes de consommation avant d’agir
Pour concevoir des politiques publiques efficaces, il est essentiel de s’appuyer sur des données fiables. Les participants ont analysé en détail les habitudes de consommation du tabac au Cameroun, son coût économique, son impact sur les maladies non transmissibles, la structure actuelle des taxes, le fonctionnement du marché local ainsi que les meilleures pratiques internationales.
Le Dr William Maina, expert de l’OMS en Afrique, a souligné que le tabac reste l’une des principales causes évitables de décès dans le monde. Ses effets néfastes s’étendent bien au-delà des cancers : maladies cardiovasculaires, AVC, maladies respiratoires chroniques, mais aussi impacts sur la fertilité et la santé cérébrale des jeunes.
Les discussions ont permis de réfuter plusieurs idées reçues sur les hausses de taxes, notamment les craintes d’une baisse des recettes publiques ou d’une augmentation du commerce illicite. Les experts ont insisté sur le fait que ces craintes ne sont pas fondées si les réformes sont accompagnées de mesures de contrôle adaptées.
Des simulations qui parlent d’elles-mêmes
Des scénarios concrets pour évaluer l’impact des réformes
L’un des temps forts de l’atelier a été la présentation du modèle WHO TaXSiM, développé par l’OMS pour aider les gouvernements à évaluer les conséquences sanitaires et fiscales de différentes options de réforme avant leur mise en œuvre. Plusieurs scénarios ont été simulés à partir des données camerounaises.
Les résultats sont sans appel :
- Une augmentation de la taxe spécifique minimale de 5 000 FCFA à 10 000 FCFA pour 1 000 cigarettes en 2027 ;
- Puis une nouvelle hausse à 15 000 FCFA en 2028, applicable aussi bien aux produits locaux qu’importés.
Ces mesures entraîneraient une baisse des ventes de cigarettes, passant de 162,9 millions de paquets en 2026 à 144,1 millions en 2027, puis à 131,9 millions en 2028. Cela représenterait une réduction de près de 19 % de la consommation. Parallèlement, le nombre de fumeurs diminuerait de 810 000 à 744 000, soit 66 000 fumeurs en moins d’ici 2028.
Les recettes fiscales augmenteraient significativement : les accises passeraient de 15,2 milliards FCFA à 28,8 milliards FCFA en 2027, puis à 38,3 milliards FCFA en 2028. Le total des recettes fiscales atteindrait ainsi 57,3 milliards FCFA, générant 25 milliards FCFA supplémentaires par rapport à la situation actuelle.
Pour les experts, ces chiffres prouvent qu’il n’y a pas de contradiction entre santé publique et développement économique. Une fiscalité mieux adaptée permet de progresser sur les deux fronts.
Financer durablement la santé grâce au tabac
Une opportunité stratégique dans un contexte de restrictions budgétaires
Dans un contexte où les financements internationaux pour la santé diminuent, la fiscalité du tabac représente une solution idéale pour renforcer les ressources domestiques. Les recettes additionnelles pourraient financer :
- La couverture sanitaire universelle ;
- Les programmes de prévention des maladies non transmissibles ;
- Les services d’aide à l’arrêt du tabac ;
- Le renforcement des infrastructures sanitaires ;
- Les campagnes de promotion de la santé.
Pour les participants, cette fiscalité est l’une des rares politiques capables d’améliorer la santé des populations, de réduire les dépenses futures liées aux maladies et de renforcer durablement les capacités financières du système de santé.
Les nouveaux produits nicotiniques, une menace grandissante
Des produits en apparence anodins, mais dangereux
Les échanges ont révélé l’essor rapide de nouveaux produits nicotiniques, souvent présentés sous forme de stylos, montres connectées, rouges à lèvres, jouets ou bonbons. Ces articles, ciblant spécifiquement les jeunes, utilisent des stratégies marketing sophistiquées pour banaliser la consommation de nicotine.
Une vidéo projetée lors de l’atelier a montré un adolescent utilisant une cigarette électronique dissimulée dans une montre connectée. Un exemple frappant de l’ingéniosité des fabricants pour contourner les réglementations et toucher les plus jeunes.
L’OMS a rappelé que ces produits ne sont pas inoffensifs : ils créent une dépendance, exposent les utilisateurs à des substances toxiques et risquent d’encourager l’initiation au tabagisme chez les adolescents. Les participants ont donc recommandé d’anticiper leur encadrement fiscal et réglementaire avant qu’ils ne s’imposent durablement sur le marché camerounais.
Une feuille de route pour transformer les données en actions
Les recommandations issues de l’atelier
À l’issue des trois jours de travaux, les participants ont formulé une série de recommandations pour encadrer la fiscalité du tabac et lutter contre son impact sanitaire :
- Augmenter progressivement la taxe spécifique minimale à 15 000 FCFA pour 1 000 cigarettes ;
- Appliquer uniformément cette fiscalité aux produits importés et locaux ;
- Renforcer le dialogue au niveau de la CEMAC sur les droits d’accise ;
- Créer un groupe technique national dédié à la fiscalité du tabac ;
- Mettre en place un système permanent de suivi-évaluation ;
- Améliorer la disponibilité des données fiscales et commerciales ;
- Accélérer la création d’un Fonds national de lutte contre le tabac ;
- Développer un système national de traçabilité des produits du tabac.
Les participants ont également insisté sur la nécessité de renforcer les campagnes de sensibilisation, notamment auprès des jeunes, d’accompagner les producteurs de tabac vers des cultures alternatives et de mettre en œuvre le Protocole pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac.
Le Dr Colette Taka Joro, Secrétaire permanent du Comité national de lutte contre la drogue, a souligné l’importance des dialogues de haut niveau avec le gouvernement et les parlementaires pour accélérer l’adoption de ces réformes et en assurer l’appropriation.
Un Cameroun plus sain et plus résilient grâce à la fiscalité
En clôturant l’atelier, le Dr Hassan Ben Bachir, Directeur de la Promotion de la Santé au ministère de la Santé publique, a résumé l’esprit des discussions :
« La fiscalité du tabac n’est pas qu’un outil de mobilisation des recettes. C’est un investissement dans la santé de notre population. En protégeant nos jeunes contre l’initiation au tabagisme et en renforçant durablement le financement de notre système de santé, nous bâtissons l’avenir du Cameroun. Les recommandations issues de cet atelier constituent une feuille de route solide pour transformer les données scientifiques en politiques publiques au bénéfice de tous. »
À Mbankomo, une conviction partagée s’est dégagée : la fiscalité du tabac est bien plus qu’une question budgétaire. C’est un instrument de prévention, un mécanisme de protection des jeunes, un outil de mobilisation des ressources nationales et un investissement dans le capital humain du pays.
Les données analysées durant l’atelier démontrent qu’une fiscalité plus ambitieuse peut simultanément réduire la consommation de tabac, sauver des vies, alléger le poids des maladies non transmissibles et générer des ressources substantielles pour financer les priorités sanitaires nationales.
Chaque hausse de taxe représente des milliers de vies protégées. Chaque réforme fondée sur des preuves scientifiques dessine un Cameroun où moins de jeunes commencent à fumer, où les familles sont mieux protégées contre les conséquences du tabagisme et où le système de santé dispose des moyens nécessaires pour répondre durablement aux besoins de la population.
En faisant de la fiscalité du tabac un levier stratégique de santé publique et de financement durable, le Cameroun a l’opportunité d’investir aujourd’hui dans la santé des générations futures.