4 juin 2026

Niger libéré

Journal en ligne nigérien engagé pour la liberté de presse, la souveraineté et l'information citoyenne.

Espace civique sous tension : le Burkina Faso face à l’autoritarisme des juntes

Au Burkina Faso, les derniers événements illustrent une dégradation alarmante de l’espace civique sous l’ère des régimes militaires. L’arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo et la suspension de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB) en sont les symboles les plus frappants. Une semaine marquée par des tensions croissantes, où la répression s’intensifie contre toute forme de contestation.

Des partisans de l'AES brandissent un drapeau du Burkina Faso fait maison (archive de janvier 2024)

L’imam Kindo, une voix critique réduite au silence

Quelques jours avant la Tabaski, des témoins rapportent l’interpellation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo à son domicile par des forces encagoulées. Cette figure religieuse, loin d’être anodine, avait osé critiquer publiquement un projet de loi visant à encadrer les pratiques religieuses, notamment les prières en plein air. Une prise de position qui semble avoir déclenché sa mise à l’écart.

Comme l’explique un journaliste burkinabè en exil, « l’imam Kindo n’était pas un simple prédicateur. Il incarnait une conscience critique, y compris envers les autorités militaires. Son arrestation envoie un message clair : toute voix dissentielle sera muselée. »

Les réactions à cette arrestation ont été immédiates. Des heurts ont éclaté entre fidèles et forces de l’ordre, entraînant plusieurs blessés et de nombreuses arrestations. La Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB) a tenté d’apaiser les tensions, tandis qu’une fausse information annonçant la mort de l’imam a circulé avant d’être démentie par le procureur général.

L’UGEB suspendue : la jeunesse burkinabè dans le collimateur

Autre coup dur pour les libertés : la suspension pour trois mois de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB), une organisation historique fondée en 1960. Son président, Bazo Wilfried, et plusieurs membres ont été interpellés sous des accusations d’« apologie du terrorisme » et de « démoralisation des forces de sécurité ». Une réponse disproportionnée à des critiques sur la gestion de la crise sécuritaire, qualifiée de « guerre civile » et d’« incapacité manifeste ».

Pour Mahamadou Idder Alghabid, secrétaire général adjoint de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS), ces accusations s’inscrivent dans une stratégie régionale : « Accuser des étudiants désarmés d’apologie du terrorisme est absurde. Mais c’est devenu monnaie courante au Sahel. Dès qu’une voix s’élève contre les juntes, elle est immédiatement diabolisée. »

Une tendance autoritaire qui s’étend au Sahel

Le Burkina Faso n’est pas un cas isolé. Au Mali et au Niger, les défenseurs des droits humains observent une restriction progressive des libertés publiques. Dissolutions d’associations, pressions judiciaires et limitations de la liberté d’expression se multiplient. L’Alliance des démocrates du Sahel alerte sur la disparition de la frontière entre critique politique et infraction pénale.

Malgré les risques – arrestations, enlèvements, violences – des voix continuent de s’élever, souvent depuis l’étranger. Mahamadou Idder Alghabid reste optimiste : « Les juntes pensent avoir gagné, mais chaque jour, elles perdent du terrain. Les Sahéliens réalisent que leurs promesses de souveraineté et de lutte contre l’impérialisme étaient des illusions. »

La société civile résiste, malgré tout

Les organisations de défense des droits humains appellent à une mobilisation internationale. Pour Newton Ahmed Barry, la logique des juntes pourrait se retourner contre elles : « Une force qui abuse de sa puissance finit par s’effondrer sous le poids de ses propres excès. Les Burkinabè ne plieront pas. »

Ilaria Allegrozzi, chercheuse sur le Sahel, insiste sur l’urgence d’agir : « Il faut soutenir les espaces d’expression et les initiatives civiles. Les partenaires du Burkina Faso ne doivent pas cautionner l’ambiguïté. Le silence légitime les dérives autoritaires. »

Plus largement, la question de la légitimité des régimes militaires reste entière. Comme le souligne Human Rights Watch, « il est temps de nommer clairement les atteintes aux libertés et de rappeler que la confiscation du pouvoir par des putschistes ne peut devenir une norme acceptable. »

Copyright © All rights reserved. | Newsphere par AF themes