15 mai 2026

Désinformation genrée au Sénégal : quand le corps des femmes devient une cible

En Sénégal, plus de six femmes sur dix ont déjà été victimes de désinformation genrée, un phénomène qui cible spécifiquement leur intimité, leur sexualité ou leur apparence plutôt que leurs idées ou leurs prises de parole publiques. Cette révélation, issue d’une étude approfondie, met en lumière une violence numérique insidieuse qui menace la participation des femmes à la vie politique et médiatique du pays.

Une forme de désinformation qui attaque le corps et la moralité

Contrairement aux fausses informations visant les hommes, souvent centrées sur des enjeux politiques ou économiques, la désinformation genrée au Sénégal se concentre sur des attaques personnelles. Selon l’enquête, 61 % des femmes interrogées déclarent avoir été visées par des campagnes visant à discréditer leur légitimité en remettant en cause leur moralité, leur vie privée ou leur intégrité physique.

Sadia Mandjo, experte en droits des femmes et autrice du rapport, explique : « On n’attaque pas leurs idées, mais leur corps, leur sexualité, leur vie intime. C’est une stratégie pour les faire taire et les exclure de l’espace public. »

Le phénomène des « 72 heures » : un lynchage numérique sénégalais

Au Sénégal, les femmes politiques, journalistes et militantes décrivent un phénomène local redoutable : les « 72 heures ». Pendant trois jours, des groupes organisés fouillent leur vie privée, déforment la réalité et créent de faux contenus (photomontages, rumeurs) pour les présenter comme des femmes immorales. Ce harcèlement numérique vise à les discréditer publiquement et à les pousser à quitter les réseaux sociaux.

Les mécanismes de discrédit varient selon les profils :

  • Femmes politiques : accusées d’avoir obtenu leur poste grâce à des relations intimes avec des cadres de parti.
  • Journalistes : présentées comme des agentes à la solde de pays étrangers.
  • Militantes féministes : accusées d’être financées par l’Occident.

Comme le souligne Sadia Mandjo : « On ne discute jamais de leurs idées, mais on s’attaque toujours à leur légitimité par des attaques personnelles. »

Un impact direct sur la participation des femmes à la vie publique

Les conséquences de cette violence numérique sont alarmantes. Plusieurs femmes interrogées avouent s’autocensurer en ligne, voire abandonner les plateformes numériques par peur des représailles. Pourtant, « se retirer des réseaux sociaux, c’est se retirer de la vie publique », alerte l’experte.

Les principales victimes ? Les femmes visibles : femmes politiques, journalistes, militantes, influenceuses et artistes. Ces attaques visent à empêcher leur ascension sociale et à maintenir les stéréotypes de genre dans l’espace numérique.

Qui sont les auteurs de ces campagnes ?

Le rapport révèle que les principaux auteurs sont des hommes âgés de 17 à 45 ans, souvent issus du même pays que les femmes ciblées. Certaines femmes, qualifiées de « patriarches woman » dans l’étude, participent également à ces campagnes de désinformation.

Un autre problème majeur : les plateformes comme Facebook, Instagram ou TikTok ne permettent pas de signaler efficacement les contenus en wolof, une langue locale largement utilisée au Sénégal. « Les algorithmes ne sont pas adaptés aux réalités locales, explique Sadia Mandjo. C’est pourquoi ces contenus haineux circulent sans être modérés. »

Reconnaître les violences numériques comme des violences basées sur le genre

Pour lutter contre ce fléau, le rapport appelle les autorités sénégalaises à reconnaître officiellement les violences numériques faites aux femmes comme des violences basées sur le genre. Une telle reconnaissance permettrait :

  • L’adoption de lois spécifiques.
  • La formation des forces de l’ordre et des magistrats pour prendre en charge ces plaintes.
  • Le développement de programmes d’éducation numérique et de sensibilisation au fact-checking.

Comme le rappelle Sadia Mandjo : « Les violences numériques ne sont pas un phénomène isolé. Elles reflètent les violences subies par les femmes dans la rue et au foyer. C’est la continuité d’un système qui cherche à maintenir les femmes dans l’ombre. »

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