Crise au Cameroun : l’armée se fragmenterait-elle sous l’absence de biya ?
Une absence présidentielle qui alimente les spéculations
Depuis 57 jours, Paul Biya n’a plus été aperçu en public. Parti pour un prétendu « court séjour privé » en Suisse le 7 juin 2026, le président camerounais, doyen des chefs d’État en exercice, n’a donné aucun signe de vie officiel. Pourtant, les autorités assurent qu’il est « en vie » et qu’il reviendra « bientôt ». Mais ces déclarations ne suffisent plus à calmer les inquiétudes.
Des nominations militaires qui interrogent
Alors que le chef de l’État est absent, une série de décrets a profondément modifié la structure militaire du pays. Cinq nouveaux généraux de brigade, un nouveau commandant de la Garde présidentielle et un nouveau major général de l’état-major ont été nommés. Parmi eux, le général Beko’o Abondo Raymond Jean Charles, à la tête de la Garde présidentielle, un poste stratégique s’il en est.
Ces décisions, prises en l’absence du président, suscitent des interrogations. « Personne ne peut procéder à de telles nominations au sein de l’armée hormis le chef de l’État », confie un colonel à la retraite. Leur accumulation et leur calendrier alimentent la crainte d’une préparation de la succession par la force.
Un verrouillage de l’appareil sécuritaire
Le décret n°2026/265 du 3 août 2026 marque un tournant. En plus de la nomination du général Beko’o, six nouveaux commandants territoriaux ont été désignés dans quatre des cinq régions militaires du Cameroun. Une restructuration qui semble orchestrée pour consolider le contrôle de certaines factions sur les institutions.
Une guerre des clans qui fragilise l’État
À Yaoundé, deux factions s’affrontent dans l’ombre. D’un côté, le clan familial autour de Franck Biya, fils aîné du président, perçu comme l’héritier naturel du système. De l’autre, le clan de la Première Dame Chantal Biya et de Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la Présidence, qui cherche à maintenir son influence.
Cette rivalité, couplée à la révision constitutionnelle d’avril 2026, a créé une impasse institutionnelle. Le poste de vice-président, réintroduit, reste vacant. Résultat : le mécanisme de succession est bloqué, et le Cameroun est plongé dans une incertitude totale.
Le spectre d’une militarisation ethnique
Les craintes sont désormais claires : une tribalisation de l’armée et une militarisation de la succession. Une situation qui rappelle des scénarios historiques dramatiques, comme au Rwanda en 1994. « Nous sommes désormais dans la tribalisation et la militarisation de la succession : un chemin dont personne ne maîtrise l’issue », alerte l’analyste Jean-Pierre Bekolo.
L’opposition se mobilise, mais le système reste verrouillé
Le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto ne reste pas inactif. Des députés ont demandé au Conseil constitutionnel de constater la vacance du pouvoir. « Le Conseil constitutionnel doit constater la vacance au sommet de l’État », a lancé le député Jean-Michel Nintcheu.
Pourtant, sans vice-président pour activer la procédure, le Cameroun est dans une impasse. Les Camerounais, eux, attendent des réponses sur l’état de santé de Paul Biya et son retour. « Pourquoi avoir faussé le jeu électoral pour quitter le pays sans transparence ? » s’interroge Roger Justin Noah, secrétaire général du MRC.
Les silences du gouvernement nourrissent les soupçons
Pourquoi procéder à des nominations aussi sensibles en l’absence du président ? La question reste sans réponse. Certains évoquent une opération chirurgicale au genou début juillet, tandis que d’autres parlent de complications postopératoires. Une certitude : le doute s’installe, et les rumeurs de faux décrets alimentent les tensions.
« Si Paul Biya rentre vraiment bientôt, pourquoi ne pas attendre son retour pour des décisions engageant l’équilibre fragile de l’État ? » s’interroge Jean-Pierre Bekolo.
Le Cameroun à la croisée des chemins
La situation est critique, mais des leviers existent pour éviter l’embrasement. La transparence sur l’état de santé du président et son calendrier de retour est indispensable. Un dialogue national pour apaiser les tensions communautaires et la nomination d’un vice-président pourraient rétablir la confiance.
« L’histoire ne retiendra pas seulement les actes, mais aussi les silences et les aveuglements », met en garde Jean-Pierre Bekolo. Le Cameroun est à un carrefour. Les Camerounais, qui ont toléré l’inacceptable pendant 43 ans, ne pardonneront pas ceux qui jouent avec le feu.
« Arrêtez de jouer avec le feu ! Demain, il sera trop tard pour dire : ‘Nous ne savions pas.’ »